Anticipation Logique Elaboration Action

Les piliers de la stabilité de l’Atakora

 

Quelle que soit la lecture que l’on fait de la résistance de Kaba, trois facteurs demeurent incontournables et constituent autant de questions de logique.

1.       Comment un individu qui n’est ni militaire ni responsable politique arrive-t-il à résister à une armée d’occupation pendant trois ans et à défaire à plusieurs reprises des convois de colonnes allant jusqu’à faire tomber toute une garnison ?

2.       Comment un individu descendant d’un peuple quelconque à l’intérieur d’une mosaïque de peuplement, sans réputation particulière, arrive-t-il à embarquer toute une région dans une guerre pour une cause aussi personnelle que la protection de son propre neveu ?

3.       Comment une société qualifiée d’anarchiste et a-céphaliques arrive-t-elle à coordonner une résistance sur plusieurs fronts au même moment en gérant de manière efficace les renseignements, les approvisionnements et les refuges ?

Une réponse lucide à ces questions appelle, de façon interne, la compréhension de la nature, de la structure sociale et du fonctionnement de la République de l’Atakora ainsi que des piliers de sa stabilité.

Cette République, dont l’organisation politique ressemble fort étrangement à celle de Venise à l’exception évidente du Doge, repose en effet sur quatre piliers : la conscience de l’appartenance de l’individu à la nature – et pas l’inverse -, la liberté des individus, l’égalité au sens strict, l’autonomie décisionnelle des tatas. Ces quatre piliers ne sont pas une devise, un vœu ou une aspiration. Ils représentent la fondation même de la République en tant qu’ils intègrent directement la nature des individus qui lui font allégeance. D’où certaines questions qui peuvent se poser ailleurs n’ont aucun sens ici. Par exemple, s’il n’y a pas de doge ou de président ou de roi, qui gouverne l’Etat ?

L’appartenance de l’individu à la nature signifie clairement que la nature ne peut constituer un bien personnel. La nature est publique. La nature, c’est la République. Sans limite territoriale et soumettant tous les individus, quels que soient leur sexe, leur âge ou leur origine linguistique, à une égalité face aux contraintes du climat, de la végétation, du sol ou de la faune, mais aussi face aux autres individus. La conséquence est la conscience de la responsabilité individuelle devant chaque situation naturelle, donc chaque situation humaine également.

Corollaire : la contrainte de négociations permanentes entre les tatas en cas d’actions collectives régulières comme l’installation des jeunes (grossièrement appelée initiation), la surveillance des sources d’eau, les greniers collectifs… ou en cas d’initiatives individuelles nécessitant la solidarité des autres comme la construction de nouveaux tatas, la protection d’un citoyen contre une agression extérieure comme l’histoire de Kaba. Il faut mentionner que dans ce cas-ci, les négociations n’ont pas pu être difficiles étant donné que l’ensemble de la population était frappé par ces rapts.

On note donc que ces quatre piliers de la République ne sont pas dissociables, en tout cas, dans l’espace public où l’individu reste entièrement libre et désintéressé de la situation des autres. La relation avec les autres est encadrée par les rares événements périodiques et se limite à l’essentiel. Il n’y a pas encore très longtemps, même le marché n’était pas particulièrement animé : chaque vendeur y déposait sa marchandise et disparaissait, chaque acheteur déposait le paiement et embarquait la marchandise. Cette méthode de marchandage sans relation humaine était possible parce que malgré la rudesse des conditions physiques, il n’y avait pas de pénurie, le somba étant réputé comme un redoutable travailleur.

L’ancrage de l’individu somba dans les piliers de sa République est interprété par les autres comme de l’individualisme. Fausse interprétation puisque sans armée et sans gouvernement ce peuple a réussi à vaincre une armée d’occupation avant de succomber aux renforts venus du Sénégal. En réalité, ces autres étant assujettis à l’hétéronomie de leurs conditions sociales et de leur pensée, ils ont du mal à comprendre une telle liberté chez l’individu, dont la seule limite est l’égalité avec les autres. Ce qui est appelé individualisme ici, c’est l’autonomie des conditions sociales, des choix d’action et des choix doctrinaux. Cette autonomie est renforcée, de manière générale, par le caractère casanier et taciturne de la plupart des citoyens, caractère prédisposé par la géographie.

L’autonomie décisionnelle des individus par tatas était d’ailleurs plus générale dans toute l’Afrique de l’Ouest avant la rupture introduite par la pénétration européenne. Si elle est conservée dans l’Atakora, c’est que la nature impose ici plus de responsabilité à l’individu habitué à son hostilité permanente. Certains historiens attribuent aussi à la convergence de populations dans cette zone un désir de protection contre les agressions mossi ou sonraï… Il faudra vérifier.

Quoi qu’il en soit, la République de l’Atakora est sans limite géographique. Si sa base peut être située autour de la chaîne de montagnes du même nom dans les actuels Bénin et Togo, son territoire s’étend jusqu’à Fada Ngurma au Burkina Faso et aux alentours de Bolgatanga au Ghana ainsi que sur toute la côte ouest du fleuve Niger au Niger. Et c’est l’ensemble des peuples de cette zone non délimitée qui se retrouve par colonies dans la base autour du massif de l’Atakora et qui est appelé abusivement somba ou tamberma même si elle représente une mosaïque composée majoritairement de bétamaribè, baatombu, waaba, gurmace, berba, bèbèribè, kotocoli, yom, dԑndi, lopka, nago et d’une trentaine d’autres groupes.

Dans l’histoire de l’humanité, seules quelques rarissimes cités ont connu une telle convergence de peuples au plus fort de leur prospérité, à l’apogée de leur expansion, mais seule la République a conservé intactes les identités d’origine de ses immigrants par leurs langues.

Notre conviction est que si les recherches sur l’histoire de l’Atakora ont échoué jusqu’à présent, c’est parce qu’elles ne postulent pas sur des prédicats judicieux en ne partant pas des réalités actuelles. Ces réalités, ce sont les piliers de la République de l’Atakora, mais aussi la diversité du peuplement qui présuppose qu’à un moment de son histoire, cette République a rayonné et convaincu la totalité de ses voisins des quatre points cardinaux.

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