Anticipation Logique Elaboration Action

Sur Magou

08/11/2014 21:03

L’archaïque est, de manière sûre, un antidote à l’ordre du discours. Là où la peur d’être écrasé par des foules idiotes et paresseuses impose une accoutumance, voire un assujettissement à l’Ordre du Discours, l’archaïque, par son entêtement et son ancrage, suscite, au contraire, non pas une adhésion, mais un recours aux archives qui, en justifiant la contestation ou le silence de l’individu lucide, prédispose à des inventions révolutionnaires, c’est-à-dire à d’autres fragments de pensée et de création destinés à présider de nouveaux moments de l’histoire.

Avant d’en revenir à l’archaïque, je voudrais entendre, comme Michel Foucault (L’ordre du Discours, 1971), l’Ordre du discours en tant que l’ensemble des fragments et schémas auxquels, à chaque moment de l’histoire, les hommes et les femmes sont tenus pour leur expression quotidienne, à l’exception de tous autres schémas et fragments élaborés par leur propre pensée. L’ordre du discours dispense ainsi de penser mais, comme dirait Barthes (Mythologies), s’enfle de cette licence pour en faire une dure loi morale.

Pourtant, c’est encore Foucault (Archéologie du savoir, 1969) qui remarque avec justesse, que certains des fragments dits, qu’ils aient été autorisés ou non, peuvent continuer à s’imposer dans le temps alors que d’autres, tout à fait contemporains, « sont déjà d’une extrême pâleur ».  On distingue ainsi, d’une part, les fragments d’archives et, de l’autre, la littérature distractive, éphémère, alimentaire et foncièrement politicienne. Ou, plus généralement, d’une part, des créateurs d’archives apportant une part considérable à l’élaboration de la connaissance et de la pensée, et, de l’autre, des béni-oui-oui à un ordre sur lequel ils ne se posent aucune question mais pour lequel, au même moment, ils sont prêts à tuer ou à mourir.

L’archaïque, c’est la coexistence, au sein d’un même univers spatio-temporel de plusieurs ordres du discours fonctionnant, simultanément, chacun avec ses schémas, ses détachements spéciaux de censeurs, ses troupeaux de béni-oui-oui et ses constrictions intellectuelles comme on a pu le remarquer et comme on le remarque encore au Bénin et en Côte-d’Ivoire, pour ne citer que deux territoires auxquels je suis affectivement fort attaché.

En Côte d’Ivoire, l’archaïque a généré une des tragédies contemporaines les plus insensées. De fort grande ampleur à plusieurs niveaux de la coexistence des individus et des peuples, cette tragédie a fragilisé les structures sociales pour un long moment et ne peut s’enorgueillir d’avoir, à ce jour, régler un seul problème sans allumer de nouveaux foyers de tensions. La constriction intellectuelle qu’il a initiée a principalement investi le champ artistique pour des guerres de tranchées rudes et retentissantes avec des stratégies et des discours sophistiqués dont le paroxysme devrait transfigurer les inventions urbaines du coupé-décalé. Plus créatifs que jamais, les artistes ne me semblent pas avoir marqué leur territoire en y imposant des franchises. Ils se sont, pour la plupart, enrôlés dans l’insensé, laissant au football le soin de la mémoire et de l’audace.

Terne et sans enjeu, l’état d’existence de l’archaïque au Bénin inspire quant à lui l’incertitude du lendemain, la médiocrité d’une coexistence sociale, l’indolence intellectuelle généralisée, l’incurie, la désagrégation de la morale, de la spiritualité et de l’espérance. Les constrictions de l’ordre du discours dominant investissent plutôt, massivement, les « artistes » les plus cancres, les moins intelligents, les plus inaptes à la réflexion et à la création et les plus sournoisement méprisables. D’ailleurs, les principes de recrutement ne se font pas dans le cadre de combats à mener mais dans une perspective d’abrutissement librement consenti où les « artistes » font la queue pour recevoir périodiquement, une maigre pitance du chef de l’Etat, autour de laquelle ils se battent ensuite, sans aucun autre engagement que celui de demeurer benoîts et crétins.

Magou, poète chevronné de la matière, artisan infatigable de la déconstruction-reconstruction, combattant solitaire de la création contre les convenances de l’ordre du discours, vit et travaille dans cette ambiance délétère où il s’avère incapable de ne pas se déplacer jusqu’aux recrues pour leur dire tout le mal qu’il ressent de leur comportement nuisible à la fois pour l’art et la société. Cette campagne solitaire peut aller jusqu’à l’agacement et, en retour, les pontifes tutélaires s’accrochent  à leur seul domaine de compétence : le kpakpato.

On raconte ainsi que si personne ne connait son travail, c’est que ce dernier n’existe pas. La vérité est que Magou n’est pas seulement exigeant par rapport à son propre travail. Il l’est aussi vis-à-vis de la société où il vit et, cela, tout père de famille pourrait le comprendre. Seule la manière dont s’exerce cette exigence peut être variée. Celle de Magou conduit à une action qui frise la fracture, mais que Malcolm de Chazal avait justifiée depuis longtemps déjà, ayant lui-même une attitude similaire : puisqu’il est convaincu que les autres ne peuvent pas le comprendre, « ils vont rester dans leur plan et je vais rester dans mon plan. » Pourtant, il y a une nuance chez Magou. Je ne peux pas affirmer qu’il se contente de son plan. Armé de son droit d’ingérence, il ne peut s’empêcher de dire à chacun ce qu’il pense de lui.

Pour dire les choses rapidement, si je ne connais pas un artiste au Bénin qui travaille autant que Magou, son œuvre demeure cependant largement inconnu du grand public. Par choix de l’artiste. Mais pas pour jouer avec la vie. Il y a comme une prise de conscience incarnée de l’ordre du discours à l’encontre duquel il se situe et une appréciation de l’archaïque qui dicte les limites des actions possibles pour la proposition de fragments complémentaires au discours ambiant. Alors, il choisit non pas seulement un recours à l’archive, mais une adhésion directe à celle-ci. Il travaille pour l’archive. C’est-à-dire pour ce qui va rester dans le temps. Il s’inscrit ainsi, délibérément, dans le passé du futur, ou, si l’on veut, dans le socle du futur en passant l’étape du présent. L’instinct de conservation l’anime de façon si abondante que le présent se trouve expulsé de cette enflure. Pourquoi ? Tout simplement par réaction à l’ordre du discours présent.

En effet, ce choix délibéré de ne pas [ex poser] régulièrement son travail se justifie aussi par une volonté de non achèvement. C’est-à-dire que chaque projet réalisé devient le point de départ d’un nouveau combat à mener. Et même s’il peut s’en défendre, ce constat d’inachèvement semble dicté par la précarité du discours ambiant et le besoin de proposer une alternative. Ce travail est tout sauf du décoratif, c’est un discours en pleine construction continue et dont l’exhibition peut risquer d’être récupérée par la précarité de l’ambiance. Alors, l’artiste choisit lui-même ceux qu’il considère comme méritant de jeter un regard sur ce projet. Pas pour recueillir les constats de ce regard, mais simplement comme témoin du discours en action concrète ou discrète.

J’ai l’honneur de faire partie de cette infime population dont le regard a accès, en partie, à l’abondante et cohérente œuvre de Magou. La maison qui m’héberge à Cotonou en est un dépôt d’archives. Et ce que je peux affirmer d’entrée de jeu, c’est que je ne connais pas l’œuvre. Parce que celui-ci fonctionne comme un système, c’est-à-dire qu’il est composé d’entités complémentaires ayant chacune son autonomie mais dont la complète appréciation est impossible sans un recours aux autres entités qui composent le système. Les sujets et les techniques sont divers et ne peuvent être appréciés à partir de références extérieures à l’œuvre elle-même. Voilà pourquoi j’écrivais, il y a quelques années, au sujet de son Grand filet de bois, exposé chez lui en juillet 2003 :

Car si la matière naturelle ou culturelle est à la base de la technique de Magou, son thème récurrent demeure l’homme, ses visages, ses formes, ses actions, ses conceptions. Avec un souci permanent de rendre la complexité de chaque moment présent. Une action exprimée à travers une juxtaposition des formes, des couleurs, des mouvements dans le sens de la perspective comme dans celui du plan. On assiste ainsi à une suggestion de dualité, un jeu de miroir, à l’intérieur de chaque œuvre séparément, mais aussi à l’intérieur de l’œuvre total.

La scénographie de l’exposition de juillet 2003 témoigne de ce besoin de suggérer l’homme en lui apportant une valeur ajoutée, en l’impliquant dans l’œuvre. Des stands sont aménagés dans la cour de la maison avec des toiles en ordonnée sur de la matière jetée à l’horizontal. Or, sur les toiles de fond apparaissent déjà des images duelles. La cohérence de cette démarche aboutit à la centralisation des formes dans le filet géant qui plane au cœur de la cour et qui, tout en exprimant la diversité et la multiplicité des possibles, traduit un lien inaltérable, un enchaînement social, une impossibilité d’isolement. D’un côté, il y a la solitude des sculptures qui représentent, toutes, l’humain dans ce qu’il a de singulier, de variable, de l’autre, il y a des lianes qui raccordent toutes ces identités. […] Il y a sans doute dans toute cette démarche un souci de transparence induit par la quête de l’absolu…

Aujourd’hui, Magou franchit une nouvelle étape dans cette quête : non seulement il expose, mais il le fait dans ce qu’on pourrait appeler une structure instituée, c’est-à-dire un cadre de propagation du discours consenti par la superstructure : La Rotonde à Abidjan. Je sais que son amitié pour Yacouba Konaté, responsable de cette institution, a joué un rôle déterminant dans cette décision. Je ne suis pas sûr en revanche que cela soit la seule raison. J’aurais même tendance à penser, si ce genre d’initiatives ne nécessitait pas tant d’organisation, à un clin d’œil à la tragique destinée de ce pays meurtri par la terreur de son processus de déconstruction-reconstruction. Mais je sais par ailleurs que ce genre de correspondance, je veux dire cette espèce de suivisme béat qui draine les intelligences borgnesses vers les chemins les plus douteux de l’ordre du discours, la mode, est incapable de mobiliser Magou.

Alors, pourquoi le fait-il ici et maintenant ? La confiance indéfectible que j’ai pour cet homme et pour son travail m’empêche de m’avancer ici sur des raisons qui, de toute façon, sont contenues dans l’ensemble des pièces de cette exposition. Je sais que son public doit le mériter. Il ne me revient donc pas de jouer les interprètes.

Camille Amouro

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