Anticipation Logique Elaboration Action

Sur les vecteurs de connaissance en tradition orale.

08/11/2014 20:46

 La défragmentation verbale, ainsi qu’esquissée, mériterait d’être observée de plus près par une approche à la fois structurale, pragmatique[1] et sociolinguistique. Elle m’apparaît comme une logique essentielle de la conceptualisation en milieu gbè ou èɖè et un réflexe social, un must, dans la transmission. La défragmentation du kpɔnlɔn présente trop de coïncidences pour ne pas interpeler : l’exception syntaxique, l’exception morphologique, l’exception dialectologique et, comme pour indiquer que tout ceci était fait exprès, le sens.

Le mot d’abréger que j’ai utilisé pour traduire ce sens est déterminé par l’occurrence du « lɔn » : sauter, bondir. Cette occurrence évacue toute confusion avec « imiter » qui aurait été, le cas échéant, induit par « blo » (faire). Imiter, c’est regarder et faire. Un néologisme, introduit dans les années 1970, traduit par ailleurs « exemple » par « kpɔndéwu » (regarder sur lui).

Quant à la compréhension des phénomènes et des raisonnements, elle est invoquée par le résultat du regard : voir : « mɔ nukúnú jɛ mɛ » ou, littéralement, « trouver le visible jusque dedans ». Car, pour le fon, voir, c’est trouver autant que pour les surréalistes, « voir, c’est savoir ».

De manière générale, nous nous trouvons au cœur de la représentation, où le regard est à l’origine de l’expérience connaissant, fût-on en tradition orale, même si cette expérience suggère et assume le droit d’abréger, c’est-à-dire la possibilité de se servir du regard d’autrui. La revendication de l’oralité, elle, intervient à l’issue du processus connaissant pour garantir la transmission : « se » = entendre. Ainsi, on « kpɔnlɔn » mais on « se » après avoir « mɔ nukúnú jɛ mɛ ».

Cette perspective est d’autant plus intéressante que le « se » qui traduit une expérience sensitive directe suggère une opération de l’esprit par des occurrences où l’objet du « se » s’éloigne d’un référent sensible, mais agit comme déterminant dans le syntagme.

se xo = entendre (xo = parole)

se tonú = respecter (to = oreilles)

se gbè = comprendre la langue (gbè = langue)

se gan = avoir le rythme dans le corps (gan = cloche)

se we = être instruit à lire et écrire (we = papier)

Un autre verbe, « tùn », est affecté cependant aux mêmes fonctions que le « se » dans des occurrences comme :

Tùn azɔ : maîtriser un savoir faire (azɔ = travail)

Tùn ali : maîtriser un chemin (ali = chemin)

Tù nŭ : maîtriser des choses

Tù mɛ : connaître quelqu’un

Tùn xwe : connaitre la maison (xwe = maison)

Tùn yeyi : être avenant (yeyi = courtoisie)

Toutefois, les déterminants de « se » ne sont pas à la fois ceux de « tùn » sauf dans le cas de : « we » (papier, écrit) et « xo » (parole, oral), le « nŭ » étant un complément universel correspondant à ce que Lévi-Strauss appelle un mot mana.

En fait, ce verbe indique que le facteur entendre, présente deux catégories : le « se » qui traduit une réception (sensation physique et appréhension mentale), et le « tun » qui implique une expérience personnelle du sujet récepteur.

En effet, « tùn », dans son acception initiale, renvoie à l’activité du forgeron. C’est une pratique qui consiste à transformer un bout de métal brut en un objet usuel : « tùn gan », « tùn alin » (transformer le métal, forger une houe). Donc, tandis que « se » reçoit et enregistre, « tùn » reçoit, confronte et assimile[2].

La confrontation du « tùn » s’exécute entre le «  » de « mɔ nukúnú jɛ mɛ » et un autre facteur : le « lin » de l’occurrence suivante qui est le titre d’une émission de radio : « Kpɔnlɔn bo se bo tù nŭ ba tù nŭ lin » et qui résume malgré elle l’ensemble du processus : « Apprendre pour connaître et savoir et savoir réfléchir ».

Ainsi donc, regarderabréger, voir, réfléchir, entendre et transformer se présentent comme les six facteurs du procès de connaissance en tradition orale fɔn. Plus généralement, on admettra que ces facteurs sont globalement les mêmes dans les traditions de langue gbè et on pourrait ainsi démontrer qu’ayant légué le même type de défragmentation au plan du discours à ces cultures, les cultures de langue èɖè ont un procès similaire.

 

[1] Rétrospectivement, c’est la difficulté de la métalinguistique à cerner tout le champ de la sémantique qui a conduit au formalisme de la pragmatique en occident. Dans l’approche d’Austin, celle-ci s’est donnée pour objet d’étudier comment le langage agit sur son contexte, comment le langage parle. Pour autant, la pragmatique ne semble pas avoir atteint son objectif initial et ses préconisations, dans la mesure où elles-mêmes utilisent la sémantique pour décrire celle-ci, n’ont pas atteint une capacité d’explication à l’abri de sérieux doutes. Après avoir distingué le constatif et le performatif, Austin lui-même s’est mis en question, le premier pouvant bel et bien prendre la fonction du second dans certains cas. Ainsi, l’approche pragmatique ici ne ferait que renforcer les méthodes de celle-ci.

[2] On ne négligera bien entendu pas la proximité de yɔn, d’origine ewe, mais de plus en courant dans la plupart des langues gbè pour désigner prioritairement la sagesse, au sens de savoir, ainsi que Salomon l’entrevoit dans l’Ecclésiaste : « … car en beaucoup de sagesse, il y a beaucoup d’affliction. Celui qui augmente son savoir augmente sa douleur. »

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