Anticipation Logique Elaboration Action

Sur les « savoirs endogènes »

08/11/2014 20:22

Mamoussé Diagne[1], ainsi, attribue heureusement à sa logique de l’oral la dramatisation des parémies et du récit oral comme méthode de transmission de connaissance, mais aboutit à la vieille rengaine du savoir secret par l’initiation, prétexte qui lui permet, en disqualifiant l’archive orale d’élitiste, de conclure à la nécessité d’une opa (offre publique d’achat) de la banque orale par la banque écrite. Il prend d’ailleurs soin de dispenser copieusement sa démonstration d’arguments directement tirés de l’oral et se limite volontairement, si ce n’est contraint par son dessein, à une Afrique dogoneuse[2].

Il convient de régler définitivement la question de l’initiation pour savoir de quelle Afrique on parle. Deux connotations différentes, voire divergentes se dégagent de l’usage.

Premièrement, l’initiation comme cérémonie destinée à tous les individus d’une même classe d’âge où les plus anciens, détenteurs d’un certain savoir le transmettent aux nouveaux, au cours d’activités diverses, variables selon le type de société : les evala ou akpeme chez les kabye, par exemple, qui marquent la fin de l’adolescence. Ce type d’initiation, attesté aussi par celle des otamari, des fulani, etc. n’existe pas en territoire gbè ou èɖè.

Deuxièmement, l’initiation à des ordres divers ou des sociétés secrètes, que l’on retrouve dans le monde entier, et qui, en pourvoyant quelques individus, à l’exception de la majorité d’autres, domestique une partie des archives, un coffre de la banque, et s’en revendique pour négocier un pouvoir dans la superstructure. L’université peut être assimilée à ce type d’initiation appelé « découverte d’awo » en territoire gbè (awomimɔ = découverte du secret) ou èɖè.

La découverte d’« awo » correspond à l’université, dans une vision encyclopédique en tant qu’elle consiste à apprendre toutes les figures des archives définitives (ifa) pour un usage populaire. Mais « awo » peut aussi concerner des connaissances spécifiques d’archives intermédiaires pour appartenir à un groupe de pression philosophique, religieux ou politique : egungun, oro, zangbetɔ... Notons que, dans la dynamique interne de l’évolution sociale, une telle archive domestiquée peut devenir vulgaire, avec le temps, disparaître ou intégrer les archives définitives alors qu’en retour, bien de figures d’archives intermédiaires peuvent, en disparaissant, se retrouver consignées dans le coffre domestiqué d’une société secrète.

Au total, la coexistence au sein d’un même espace géographique de deux archives destinées au même public n’est pas sans conséquence sur l’appropriation du savoir et les rapports de pouvoir qui peuvent exister entre les individus et les groupes. Quatre options se présentent et déterminent les quatre types d’individus que l’on rencontre sur ce territoire : un choix de la banque dite moderne pour appartenir à sa superstructure plus tard, un choix de la banque dite endogène, soit par conviction soit par absence de nécessité de changer des figures qui fonctionnent car la banque orale, elle, est sur son territoire originaire, un choix de l’archaïque qui consiste à piquer chez l’une ou chez l’autre les figures utiles, maintenant, et enfin un choix de la complexité qui tente de s’approprier les figures de la totalité de ces banques ainsi que des figures isolées par le fait de l’inventivité archaïque. C’est à cette dernière catégorie que j’aspire humblement mais fort déterminé.

D’ailleurs toute tentative d’opa est vouée à l’échec et l’on sent que le clan le sent bien puisqu’il sent bien que la compréhension de la raison de la tradition orale n’est réalisable sans la prise en compte globale des fonctionnalités diverses où cette raison destine. En clair, l’on ne peut appréhender la raison de la tradition orale en dehors des actions humaines dictées par elle et qui la renforcent ou l’affaiblissent.

Dans une de ses précieuses contributions sur les langues gbè, notamment l’ajagbè et le fɔngbè, Toussaint Tchitchi[3], dont on ne saurait douter du combat pour la préservation du patrimoine immatériel, décrit le système de numération en territoire gbè et constate, à quelques rares exceptions près, des proximités phonologiques et morphologiques dans les parlers. Cependant, si l’on peut admettre que le système fon est régi par la base 5, rien, d’après lui, ne permet de douter que le système aja est décimal. Ainsi, en invoquant une directive de la commission nationale de linguistique, dans les années 1970, il pense que pour adapter la langue aux « savoirs dits modernes », il est souhaitable de décimaliser tous les systèmes de numération et en démontre la possibilité par transferts ou par élargissements.

J’avais déjà exprimé et illustré largement mes réserves sur cette approche[4]. Il me plait de revenir ici sur deux aspects de cette analyse à savoir premièrement qu’elle repose sur une hypothèse peu évidente et, deuxièmement, que tout en mettant en garde du contraire, elle traite la langue comme un objet abstrait et isolé de toute pratique sociale.

Or, ce même auteur nous renseigne que Julien Alapini avait déjà signalé en 1969 ce que nous savons tous maintenant : « en langue fon, on compte par un jusqu’à cinq, par cinq jusqu’à quarante, par quarante jusqu’à deux cents, par deux cents jusqu’à quatre mille. »[5]

L’appréhension de la raison de la tradition orale m’aurait imposé comme démarche de comprendre pourquoi un même système de numération est ainsi fragmenté et qu’est-ce que cette fragmentation implique comme contraintes et avantages en mathématique, dans les opérations nécessaires pour les locuteurs. La critique d’un schéma donné ne peut se faire judicieusement par les traits d’un autre schéma à l’exception de ceux du premier.

En revanche, se poser des questions essentielles sur le schéma lui-même, par analogie avec un autre de même registre structurel aurait conduit fatalement à observer que le système de numération est très exactement structuré, à l’instar du discours, en strates fragmentaires successives et que ce genre de structuration ne doit pas être étranger à la remarquable avance de la tradition orale en analyse combinatoire (lors de la rupture du processus) ainsi que le témoigne encore aujourd’hui la structuration de l’immense archive définitive qu’est ifa.

Sur la numération, on observera ainsi que la valeur des coupures du franc CFA fonctionne lorsqu’elle tient compte de cette fragmentation. L’inexistence d’une coupure de quatre mille semble renseigner que la fragmentation n’est pas identique dans toute la communauté qui utilise cette monnaie. En revanche, la coupure de deux cents est tout simplement en train de remplacer celle de deux-cent-cinquante, C’est que cette coupure n’étant pas divisible par vingt, elle ne tient pas compte de la fragmentation initiale où vingt est une base et demande, de ce fait, des efforts supplémentaires à la mémoire dans les calculs courants[6], pour donner le reliquat, selon une enquête réalisée par une chaîne de télévision auprès des marchandes.

Voilà pourquoi j’insiste à répéter qu’il ne s’agit pas de replâtrer les méthodes du système écrit au système oral pour prétendre au progrès. Il convient de constater d’abord que ces systèmes respectifs sont progressivement construits par les hommes et pour eux en fonction de leur raison propre, elle-même conçue pour un dessein de fonctionnalité. Ainsi, aborder un système de numération d’un point de vue uniquement phonologique interdit d’en tirer des conséquences au plan mathématique et là est la réserve principale que je forme à l’analyse de Tchitchi : prétendre d’entrée de jeu qu’un système est supérieur à un autre avant même d’avoir constaté la structure raisonnante et l’efficacité fonctionnelle de chacun d’eux.

Par ailleurs, on observera que dans toutes les opérations, en fonction des domaines d’utilisation, les bases initiales elles-mêmes sont structurellement remplaçables en vertu d’un mode de défragmentation conforme à la matérialisation de la monnaie. Ainsi, dans la comptabilité monétaire ou commerçante, des déterminants sont affectés aux nombres du système initial pour en changer les bases. On pourrait alors paraphraser Alapini en disant qu’en comptabilité monétaire fon, on compte par un jusqu’à cinq, par cinq jusqu’à vingt-cinq, par vingt-cinq jusqu’à mille et par mille jusqu’à un million.

Si l’on prend le nombre cinquante par exemple, on observe qu’il se dit en fɔngbè « kandewo » (40–10) alors que cinquante francs se dit « kpɔnwe » (2 vingt-cinq francs), vingt-cinq francs étant une base[7]. Dans le système décimal de Tchitchi, « kandewo » deviendrait « wo do aton »[8]. Comment dirait-on alors « kpɔnwe » pour accéder à la « mathématique moderne » ?

Je veux en conclure que le système de numération, tout comme la langue et le discours qu’elle génère, sont conformes à la raison de la tradition orale. Ils fonctionnent sur la base de la capacité structurante des individus en relation avec la mémoire, et leur tracent des repères sous la forme de fragments. Ainsi, sur la base de certains facteurs du procès de connaissance, l’action discursive[9] de fragmentation-défragmentation constitue à la fois le pilier de la recherche en tradition orale, autant qu’elle en est le principe fondateur de l’archivage comme nous le verrons avec le kpɔnlɔn.

 

[1] Critique de la raison orale, Karthala, 2006.

[2] Voir la critique d’Aimé Césaire sur la philosophie africaine : Discours sur le colonialisme.

[3] « Décimaliser les systèmes numériques : pourquoi ? comment ? », in Paulin Hountondji, Op. cit. pp. 385-400.

[4] Cf. Conscience scientifique et engagement politique…

[5] Toussaint Tchitchi, idem.

[6] Voir C. Amouro, Idem : exemples de calculs. Il serait d’ailleurs intéressant de poursuivre la réflexion en partant de l’analyse des débats qui ont présidé aux décisions des coupures. Précisons aussi que le peu de succès de la pièce de deux-cent-cinquante peut avoir toute une autre raison, puisqu’elle est appelée « kpɔnwo » et donc parfaitement intégrée à la numération commerçante ou comptable : certaines femmes du marché évoquent la ressemblance entre les pièces de vingt-cinq et celle de deux-cent-cinquante.

[7] D’où ma réserve sur la justification de la non-fonctionnalité de deux-cent-cinquante par certaines commerçantes. Mais, ainsi que je l’ai signalé, il est important de poursuivre la réflexion sur cette question.

[8] Tchitchi, Idem.

[9] Au sens où Barthes rappelle le terme à son étymologie, op. cit.

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