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Sur le kpɔnlɔn

08/11/2014 20:15

L’expression kpɔnlɔn est fon. Son équivalent yoruba, , pourrait être originaire de l’égyptien « kha » qui signifie, selon Cheikh Anta Diop[1], collège des hiérogrammates.

Mais c’est l’expression fon qui m’intéresse pour trois raisons à savoir : la défragmentation, l’usage et l’exception grammaticale. En général, dans la nominalisation, les verbes intransitifs se dédoublent tandis que les verbes transitifs (tous directs) se précèdent de leur complément (le mot mana, , remplace celui-ci lorsque le verbe n’est pas en contexte) et se dédoublent. Exemples :

Français Verbe Nom
Se lever fɔn fifɔn
Se laver (le corps) lɛ (wu) (wu)lilɛ
Balayer (la terre) za (ayi) (Ayi)ziza
Mâcher (du cure-dent végétal) ɖu (alo) (Alo)ɖuɖu

...

            Kpɔnlɔn est une exception grammaticale en ce sens que, sous la même forme, il représente un verbe et un nom[2]. Est-ce pour la même raison qu’il se nominalise de trois manières différentes : kpikpɔnlɔn, kpɔnlɔnkpɔnlɔn  et nŭkpɔnlɔnkpɔnlɔn ? Il arrive à l’usage de rendre elliptique la première voyelle « ɔn », ce qui donne : kplɔn,  kpikplɔn, kplɔnkplɔn et nŭkplɔnkplɔn.

        Toutefois, l’énigme de ce kpɔnlɔn ne s’arrête pas là. Dans le cadre de ma communication au colloque de l’université de Ouagadougou sur « l’éducation artistique », en novembre 2012, j’ai été amené à réaliser une petite enquête sur la réception de l’expression, auprès d’une vingtaine de personnes en situation de diglossie. L’hypothèse à vérifier était que les mots « art » et « éducation » n’existaient ni en èɖè, ni en gbè.

            Sur le mot d’art les discussions ont été généralement brèves, mes interlocuteurs soutenant d’abord qu’il existe puisque nous avons, avons toujours eu, des pratiques artistiques. C’est lorsque j’insiste pour qu’ils disent le mot qu’ils se sentent obligés de répondre, avec un brin de frustration : « ça doit exister ! » Mais en ce qui concerne le mot d’éducation, mes interlocuteurs ont répondu quasi-unanimement « ɛkɔ » pour les yorubaphones et kpɔnlɔn pour les fɔngbèphones.

            Dans l’usage donc, les intellectuels francophones ayant le fɔngbè comme langue première entendent spontanément le kpɔnlɔn comme éducation. Or, la seule occurrence contextuelle qui leur permet de justifier leur sémantique est un néologisme : « ji ma kpɔnlɔn »[3], de « ji » (généré) « ma » (négation) et « kpɔnlɔn », qui donne, en emphase : « kpɔnlɔ ma se » avec « se » qui signifie « entendre ». Ils traduisent ce néologisme par « mal éduqué », ce qui leur permet de soutenir que kpɔnlɔn se traduit éduquer. Autrement dit, la planète Mars est habitée parce qu’il y a un film qui s’appelle « Mars attaque ».

            Au-delà de ce syllogisme, c’est l’absence totale de recours à la langue elle-même et à son usage qui frappe.

En effet, l’usage attribue trois types d’occurrences correspondant aux trois natures grammaticales :

-        Le nom, comme dans les occurrences : « yi kpɔnlɔn », « se kpɔnlɔn » qui traduisent la connaissance (« yi » = prendre, « se » = entendre) ;

-        Le verbe qui intervient dans la plupart des contextes se manifestant avec des compléments d’objets tels que : « wema » (papier), « azɔ » (travail), « han » (chanson), « gbè » (langue), bref, tous des mots traduisant des pratiques scientifiques, techniques ou artistiques et qui confèrent au verbe le sens d’apprendre.

-        Le verbe nominalisé qui, intervenant dans les mêmes types d’occurrences que le verbe, signifie apprentissage.

Une composition grammaticalement défendable, a été créée pour désigner l’université : « kpɔnlɔn yi ji bɔ ala vɔ », de « kpɔnlɔn », « yi » (aller, jusqu’à), « ji » (haut), « bɔ » (et) « ala » (branche) et « vɔ » (finir). L’esprit d’invention de cette composition dont on peut situer la date de naissance dans les années 1970, confère au kpɔnlɔn de cette occurrence le sens d’apprentissage ce qui se justifie par la contraction du verbe nominalisé (nŭkpɔnlɔnkpɔnlɔn) dans un contexte nominal déjà long. Littérairement, université se définit donc comme l’apprentissage jusqu’à la branche la plus haute.

Enfin, une dernière occurrence dont on peut penser qu’elle est également récente confère le complément « vi » (enfant) ou « yɔnù » (fille) au verbe kpɔnlɔn. Mais c’est le seul cas où le complément est un nom de personne. Bien entendu, cet usage est factice puisque, d’un point de vue sémantique, c’est l’action du groupe verbal sur le sujet qui en détermine le sens. Ce dernier est conféré non par l’intention du sujet, mais par la conséquence de l’action du complément sur le sujet. La conséquence est sémantiquement déléguée au sujet. Cela veut dire qu’en cas de « e kpɔnlɔn vi », c’est la situation initiale de « e » qui est modifiée et non celle de « vi », de même que dans « e kpɔnlɔn wema » c’est « e » qui change de statut à la suite de l’action, le « wema » étant invariablement intouchable.

La question est donc réglée : dans aucun cas, kpɔnlɔn ne peut signifier éduquer.

Par ailleurs, et c’est là mon troisième intérêt pour ce mot, kpɔnlɔn a la particularité d’être composé de deux verbes[4] : kpɔn (regarder) et lɔn (sauter, bondir). C’est une construction exceptionnelle, y compris dans la néologie, en tant qu’elle attribue au même moment deux actions au même verbe. Et ces deux actions interviennent ensemble pour produire un sens unique : « regarder » et « sauter », autrement dit, « abréger ».

C’est ce que j’appelle la défragmentation, c’est-à-dire le processus par lequel une langue reconstitue une figure à partir du « portrait structural[5] » de deux figures juxtaposées. La figure reconstituée n’est pas un néologisme. Il ne s’agit ni de dérivation, ni de suffixation, encore moins d’emprunt ou d’abréviation populaire. Il ne s’agit pas d’introduire un nouveau mot ou d’affecter à un mot existant un sens nouveau.

Il s’agit au contraire d’une démarche géologique (plus qu’archéologique) où la langue recherche dans les strates de sa propre existence sémantique, les lexiques correspondant aux figures dispersées et les combine pour créer des expressions devant porter la représentation de la figure ainsi reconstituée. Cette représentation est numérique, c’est-à-dire qu’elle n’est pas déclinatoire par analogie, mais combinatoire par juxtaposition. La langue ne crée pas les figures. Elle se contente de les re-présenter en recollant les fragments comme un puzzle en son propre sein.

La défragmentation apparaît ainsi comme un mode de classement et confère à la langue un statut d’archive en tradition orale. Elle accumule des sources et les classe en les débarrassant d’éventuels rebuts. Le cas de kpɔnlɔn indique que le classement s’opère à partir d’un ou de plusieurs verbes demeurés opératoires dans le verbe d’arrivée et qu’il ne s’agit donc pas d’une compacité morphologique.

La conséquence de cette défragmentation verbale est que la langue est numériquement très élastique et intègre son métalangage. Toutefois, elle conserve un pouvoir de contrôle sur l’expression, par sa syntaxe[6] et son lexique initialement monosyllabique qui déterminent au premier chef les types de combinaisons possibles. Pour utiliser une image grammaticale, la syntaxe et le lexique sont les déterminants de la défragmentation. Le locuteur a le droit de combiner, il n’a pas celui de créer. Lorsque ce dernier besoin s’impose par le fait d’un objet ou d’un phénomène nouveaux, il est ainsi obligé de prendre cet objet et ce phénomène avec son nom d’origine. La langue est ainsi structurée de telle manière qu’elle représente elle-même une banque de données totalement fiable, à la fois courante et intermédiaire.

La proximité géographique entre les langues gbè et èɖè renforce les possibilités de recherches par comparaisons terminologique, lexicologique, phonologique et syntaxique.

 

[1] Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, Présence Africaine, quatrième édition, p.315.

[2] Une étude systématique n’étant pas réalisée sur la question, je ne connais pas, pour l’instant, d’autres exceptions du genre.

[3] Qui en plus est grammaticalement incorrect, kpɔnlɔn se comportant soit comme un verbe intransitif soit comme un adjectif.

[4] Il est souhaitable de rechercher d’autres concepts de la langue répondant aux mêmes règles pour en dégager le mouvement général.

[5] Barthes, Fragments d’un discours amoureux : voir notamment sa description de la figure, au sens athlétique. (Figures).

[6] Aspect fort intéressant mais qui nous éloignerait du propos. Nous avons déjà vu dans le cas de l’usage du kpɔnlɔn comment les dérives sont mécaniquement exclues.

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