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SUR L'ARCHIVE

08/11/2014 16:09
J’entends par archive son acception classique, c’est-à-dire une banque de données classées par catégories et jalousement gardées comme source de preuve pour le compte d’une structure ou d’une superstructure. L’usage attribue le mot à la fois aux données, au classement et à la banque. Techniquement, il est difficile de les séparer lorsqu’on veut préciser le concept.

En effet, nous sommes quotidiennement entourés de données sans que celles-ci puissent pour autant prétendre à la qualité d’archive même si toutes, dans des contextes donnés, sont la preuve de quelque chose. De même, ces données, lorsqu’elles ne sont pas classées, peuvent difficilement servir en raison de leur exorbitance. Enfin, même classées, ces données peuvent se détruire ou s’altérer ou être dissimulées. Le contenu vaut donc autant que le contenant et la destination. L’archive est, dans ce sens une institution, et relève d’une hiérarchie d’ordre. Elle appartient à la superstructure dont le schéma d’existence oriente insidieusement les conceptions et les genres de savoirs accessibles en privilégiant telles données à telles autres, voire telle attitude d’accès à telle autre.

Le caractère illusoirement démocratique de l’accès à l’archive n’est ainsi qu’une marque de fabrique. Son classement appartient à l’ordre du discours[1]. Une banque, la plus démocratique qui soit, appartient à quelqu’un qui en détient la clé et impose les conditions d’accès. La démocratie ici serait la capacité de l’individu à accéder, non à plusieurs possibilités de bancarisation dans la même banque, mais, à la fois, à plusieurs banques et, dans chacune, à l’élaboration des possibilités de bancarisation.

Un des principes de base de l’archive est de classer les données en relation avec leur provenance. L’autre est de les regrouper en fonction de leur cycle de vie. Chez les professionnels occidentaux, il y a trois âges dans ce cycle : les archives courantes, les archives intermédiaires et les archives définitives.

Ce type de classification me plait parce qu’il correspond à un statut universel du mode d’existence des données en soi. Certaines données peuvent servir un temps, d’autres restent en hibernation en fonction de leur âge, d’autres survivent au rythme de l’existence.

Ce type de classification est donc imposé par la dynamique de la réalité.  Il ne prend pas en compte la totalité des données : une bonne partie des archives intermédiaires est supprimée avant que le reste devienne définitif, ici, selon une décision humaine. Et, non seulement il règle la question des sources, une fois pour toutes, mais encore, il abrège les chemins de connaissance (kpɔnlɔn) à condition que les instruments de recherche soient performants. Bien entendu, les techniques actuelles de l’information vont conduire de manière certaine à améliorer les approches.

La question est : comment dans une société de tradition orale l’archive et l’archivage sont-ils possibles ? Ma réponse est simple et sans ambages : par l’oralité. Cela revient à dire que les trois composantes (banque, classement et données) sont orales. D’où une seconde question : une société de tradition orale peut-elle se référer à des archives ? Ma réponse est hégélienne : « le réel est possible… ». Les archives orales existent en tant que telles et jusqu’à présent beaucoup de citoyens et d’institutions les consultent. D’où la dernière question : pourquoi les chercheurs se plaignent-ils donc d’absence ou de fiabilité de sources ? Ma réponse : parce qu’ils ne veulent pas chercher. Voilà, c’est dit !

Certes, il y a une logique de l’écrit et une logique de l’oral. Mais au cœur de l’archive, il n’y a aucun conflit[2]. Il n’y a qu’une juxtaposition de banques dont l’une ne devrait se prévaloir de données plus universelles, fût-elle d’une superstructure dominante. Les Béninois ont déjà oublié la fougue des tracts (écrits) sous la présidence de Zinsou. Ce fut un parcours de combattant pour en retrouver quelques rarissimes traces dans le cadre de travaux récents. Certains oublient même déjà le nom du président Zinsou et de quelques autres. Mais l’expression (orale) de « zinsutakwɛ » (l’impôt de Zinsou), très en vogue pour signifier menace, garde de beaux jours devant elle parce qu’elle appartient désormais à la langue : dans cent ans, beaucoup de personnes ignoreront qu’un chef d’Etat béninois fut appelé Zinsou et ils continueront d’utiliser l’expression. Des curieux, en recherchant l’étymologie, pourraient ainsi découvrir et la personne et les faits qui ont inspiré ce qui n’est déjà plus un néologisme[3].

En revanche, c’est précisément au cœur de l’archive, j’allais dire dans les rayons ou les coffres-forts de la banque, que les deux logiques sont parallèles. Je veux dire qu’elles intègrent la même démarche de génération et de classification des données. Mais appartenant à deux banques différentes au service de deux superstructures contemporaines, elles se constatent obligées, par raison propre, de coexister.

Je qualifie cette coexistence d’archaïque parce qu’elle inflige deux ordres du discours parallèles à l’intérieur d’une même superstructure dominante, laissant la possibilité à l’individu de choisir. Or dans ce choix, celui-ci peut mélanger les figures, au sens de Foucault[4], de l’une ou de l’autre logiques, débouchant, s’il le faut, à l’absence de logique, donc remontant le temps jusqu’à la situation avant le discours que représente chacune des sources. En ce sens, l’archaïque prédispose au doute, à la créativité et à l’inventivité. Il libère l’individu de l’ordre du discours et embrouille les stratèges de l’un ou l’autre régiments de la transmission. Je crois que c’est ce qui embrouille précisément le clan des « savoirs endogènes ».

 

[1] Voir la pensée de Huenumadji Afan, Le Monde selon l’Ordre du Discours, où, partant du constat de Foucault, il s’interroge sur la destinée actuelle du discours dominant. Voir aussi mon fragment Correspondance, où je propose l’archaïque comme contradiction à l’ordre en tant qu’il intègre plusieurs schémas dans une même communauté et, de ce fait, offre le choix à l’individu en élargissant les possibilités d’archives.

[2] Allusion à la communication de Mamoussé Diagne, du même titre. In Paulin Hountondji,L’ancien et le nouveau, La production du Savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui, Porto-Novo, Centre Africain des Hautes Etudes, 2009, pp.353-360.

[3] Avec le risque de tomber pareillement sur une fausse information, réserve d’autant plus grande que Zinsu est un nom courant de jumeaux. En fait, la justesse de l’information proviendrait de l’identification exacte du personnage de Zinsu, ce à quoi le syntagme précis ne renvoie pas. Il faut donc une méthode de recherche qui intègre des comparaisons, telle que j’en propose plus loin.

[4] Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, 1969, p. 170.

 

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