Anticipation Logique Elaboration Action

Sur la fragmentation défragmantation

08/11/2014 20:25

Une des insuffisances de la recherche fondamentale sur la connaissance en tradition orale, à mon avis, c’est de n’avoir pas appréhendé la logique de cette connaissance comme un système, c’est-à-dire comme une série d’entités liées les unes aux autres par des relations fonctionnelles[1] et distributionnelles. La rupture introduite dans le fonctionnement normal de ce système par les colonisations successives a généré sa propre fragmentation. C’est-à-dire que le système a volé en éclat par la puissance dévastatrice de la logique prédatrice, laissant traîner ici ou là des survivances qui, extraites du système et opérant sans les liens qui les justifient et qu’elles justifient, ne sont pas moins des vestiges d’une architecture en rupture de matériaux. En travaillant sur telle survivance ou telle autre sans remonter aux esquisses initiales, le chercheur attribue ces mêmes vestiges à d’autres domaines de fonctionnalité, si bien que la justesse de ses interprétations en prend un coup.

Voilà pourquoi, il me semble incontournable que toute démarche de connaissance sur quelque aspect de la tradition orale privilégie la raison de la tradition orale sur les anecdotes qui sont autant de photographies partielles et parcellaires, voire partiale, toute version reflétant une vision. L’idée selon laquelle les outils n’existent pas pour appréhender cette raison est factice parce qu’elle repose sur la projection des outils de la tradition écrite dans la tradition orale et ne prend pas en compte les femmes et les hommes qui la déterminent et qu’elle détermine réciproquement.

La raison de la tradition orale, elle, part des facteurs du procès de la connaissance, ainsi qu’ils viennent d’être mis en exergue, pour constituer sa propre archive par les procédés de fragmentation-défragmentation, comme on l’a également vu. Ces procédés se distribuent, sous forme d’institutions, à la recherche et à la connaissance en fonction du type d’archive auquel l’individu est confronté.

Types d’archive Exemple Mode d’archivage Méthode de recherche
Archive définitive Ifa défragmentation-fragmentation fragmentation
Archive intermédiaire médiathèque compacte défragmentation-fragmentation fragmentation-défragmentation
Archive courante Langue fragmentation-défragmentation défragmentation- fragmentation

La fragmentation d’Ifa aboutit à des entités qui sont des nœuds de classification appelés « dù ». Ces « dù » sont fragmentés à leur tour, jusqu’à déboucher sur des ana. Chaque ana se présente sous la forme d’une encyclopédie comportant des fragments, au sens où je l’appréhendais au début du présent propos : parémies, légendes, chansons et discours divers. Ces fragments sont considérés comme des « débuts de vérités » a sens de René Char que j’évoquais tantôt.

Dans ma préface au livre de Kakpo[2], j’ai appelé hypertexte cette structure générale qui offre à chacun l’opportunité de surfer sur des informations à la demande, que ce soit en médecine, en morale, en sociologie, en histoire, en religion, en philosophie ou en littérature. Bien entendu, ces disciplines n’y sont pas consignées comme telles mais chacune peut y faire son marché dans la masse d’informations disponibles, en laisser une telle pour mieux s’approprier une telle autre. Ainsi, après sa Poétique du Fa, Kakpo vient de récidiver avec un essai d’herméneutique littéraire[3] où il se penche sur des fragments d’un seul dù : le « yɛku-mɛnji », selon sa transcription.

Le moteur de recherche de ces informations se trouve être un homme : le babalawo ou bokonɔ chez les fon. En sorte que si sur Internet, la possibilité de se tromper est maximisée par la diversité et la liberté des sources, sur Ifa, ce risque relève de la capacité de mémorisation du babalawo. D’autant plus qu’il est impossible à un homme seul de mémoriser de manière fiable un nombre d’informations dont le coefficient dans le triangle de Pascal est de 16 et p inférieur ou égal à 16, donc des millions selon le binôme de Newton. D’ailleurs, tout porte à croire qu’avant la rupture du processus, les babalawo étaient regroupés en collèges, chacun chargé d’un dù  particulier[4].

Du reste, cette comparaison avec l’internet indique que l’écriture en soi n’était pas une finalité. La numérisation de l’information est déjà en soi une évolution considérable par rapport à la situation et de l’écrit et de l’oral dont elle résulte des principes d’existence.

En ce qui concerne la médiathèque compacte, elle est établie sur la base de deux types d’informations : les informations localisées et les informations dramatisées. C’est le processus d’accumulation de ces informations dans la mémoire qui utilise la technique du compactage. En effet, après la défragmentation, celles-ci sont compactées sous le format d’énoncés brefs, pas toujours fonctionnels mais toujours mémorisables.

Les informations localisées sont des ana de dimensions inégales dont le compactage aboutit à des énoncés verbaux de type « titre ». Ces ana sont localisés dans les lignées (akɔmlamlan), dans les noms (nukɔ, nuyi), dans les lieux géographiques (toyin, tonukɔ), dans les vodun (vodun), dans certaines plantes, dans certains produits et même dans certaines maladies.

Le fragment titre est toujours ouvert ou pousse à une ouverture sur le(s) fragment(s) initial(aux).

- akɔmlamlan : c’est l’erikin des yoruba. Il est généralement traduit par panégyrique. Par exemple, lorsqu’un individu dit qu’il est ayinɔ, cela signifie qu’il appartient à la lignée des ayinɔ, mais aussi qu’il représente un ana légèrement élastique dont le premier syntagme est ayinɔ.

- nŭkɔ : c’est le nom de la personne. En réalité, c’est le nom que la personne se donne. Ce nom est toujours un projet philosophique ou politique énoncé sous la forme d’une parémie, mais compacté pour l’usage. Par exemple, gbɛhanzin (la nature tient l’œuf) résulterait du compactage de gbɛ hɛn azin ayi jolo (la nature tient l’œuf que la terre désire).

- nŭyi : c’est généralement traduit par « nom premier des choses). C’est une incantation ou une série d’incantations qui consistent à identifier l’élément naturel dont une personne est la représentation. En appelant le nom de cet élément naturel, on influence la personne par hypnose puis on le soumet aux actions contenues dans les incantations. En ce sens, le nuyi est une forme de gbesa. Il peut également prendre la forme d’un kpe.

- toyin, tonukɔ : aucun nom de lieu n’est abstrait. Il est toujours le compactage d’une parémie qui, elle-même, résume un fait ou une légende. Par exemple, kalavi est la forme compactée de agbomɛ kandofi qui signifie colonie d’Abomey et qui, du fait, ouvre une interrogation sur l’histoire d’abomey. Plus généralement, les noms de lieu indiquent un fait historique précis ou une description géographique ou la justification morale du lieu. Si bien que la toponymie peut être considérée comme un document d’histoire et de géographie.

- plantes ou produits : certains noms de plantes évoquent la démarche analogique de leur parturition, d’autres sont obtenus à partir d’une procédure de fragmentation ou de dérivation.

- vodun : chaque vodun est une somme de légendes, d’histoires naturelles ou humaines, de parémies diverses reliées entre elles par des procédures de fragmentation particulières. Il est à noter que de toutes les informations localisées dans la médiathèque compacte, seuls les ana du vodun sont reliés entre eux par des liens logiques et résumés sous une réprésentation matérielle, les autres ana intervenant par compléments ponctuels.

En ce qui concerne les informations dramatisées, elles répondent au même mode de compactage et sont produites lors des séances[5]. Certaines de leurs occurrences sont transférées dans le langage courant sous forme parémique ou nominale comme le zinsutakwɛ précédemment évoqué. C’est le comportement de ces informations dramatisées que je me suis proposé d’observer dans mon ouvrage Séances et langages dans le Golfe du Bénin[6].

 

[1] Voir Edouard Hall, Au-delà de la culture.

[2] Mahougnon Kakpo, Introduction à une poétique du fa, 2è édition revue et augmentée, Les Presses Universitaires de Yaoundé, 2010, 191 p.

[3] Mahougnon Kakpo, yeku-menji : une une théologie de la mort dans les œuvres de Fa, Abis Editions, 2012, 169 p.

[4] La superstructure de la société yoruba confère des domaines de compétence particuliers à des lignées particulières : la terre, la chasse, ogu, etc. Le babalawo quant à lui est un individu de quelconque lignée ayant appris les connaissances d’Ifa. Les responsables de lignée sont regroupés en collège pour désigner le jagun supposé être le responsable de la lignée gouvernante. L’élection du jagun se fait par ce collège dont aucun membre n’appartient à la lignée, après une consultation d’Ifa. Cette structure régit les rapports sociaux où les connaissances et leur mémorisation sont également réparties dans les lignées à travers les erikin. Chaque erikin est une épopée constituée de fragments dont les premiers sont mémorisés par tous, mais dont la totalité n’est connue que par quelques femmes membres ou non de la lignée. De manière générale, tout processus de connaissance se fait par distribution. Ce n’est sans doute pas un hasard si la désignation de la connaissance elle-même est « ɛkɔ » qui renvoie, ainsi que je le constatais, au kha, collège. Il est possible cependant qu’en héritant d’Ifa, les communautés gbè qui avaient sans doute des structures différentes, ne les aient pas changées par rapport au collège des babalawo. L’invention du « bokɔnɔ » pour le remplacer pourrait se trouver là.

[5] Camille Amouro, « l’invention du salamɛ », in Brenda Oward, Carnets-livres, 2006.

[6] Tome 2 de Salamɛ. A paraître.

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