Anticipation Logique Elaboration Action

Quand des écrivains censurent un écrivain au Togo !

19/11/2015 17:42

Par

Ayayi Togoata APEDO-AMAH

 

L’effondrement des libertés fondamentales et des valeurs qui les accompagnent dans un pays, commence toujours par l’opportunisme, la complaisance et la lâcheté des élites.

A.T. A.-A.

 

Décidément, le Togo est un pays spécial ! En effet, au moment où les Togolais se battent pour libérer leur pays du fascisme et de l’obscurantisme, quelques zozos attardés qui pissent sur la lutte du peuple, recourent sans vergogne aux procédés scélérats de la censure avec leurs grands ciseaux de gougnafiers. Si c’était l’Etat RPT qui procédait de la sorte contre un écrivain, c’eût été « normal » eu égard à la nature antidémocratique du régime militaro-fasciste. Mais il s’agit d’individus qui se disent écrivains, démocrates et le proclament urbi et orbi.

Que s’est-il passé ? En février-mars 2015, le sieur Claude Assiobo Tis, rédacteur en chef de la revue de l’Association des Ecrivains Togolais (AET), me sollicite pour me soumettre un questionnaire d’interview pour la revueReflets de ladite association (dont je ne fais pas partie. Heureusement!)Le numéro 000 de cette revue avait été publié auparavant. Dès la parution du numéro 001, datée d’octobre 2015, j’ai la très désagréable surprise de constater que mon interview publiée a été censurée par les malfrats qui dirigent cette revue. Sachant que je n’aurais jamais négocié une censure avec eux, puisque j’aurais carrément interdit la publication de toute l’interview, ils ont choisi de me poignarder dans le dos comme des traîtres. Ils ont même violé la déontologie journalistique, ces apprentis journaleux. Depuis quand le journaliste se permet de modifier le texte de l’interviewé à son insu ?

Les malfrats en question sont la dame Kouméalo Anaté, présidente de l’AET, ministre de la Culture, les sieurs Claude Assiobo Tis, rédacteur de Reflets, et Dieudonné Ewomsan, vice-président de l’AET et directeur de publication de Reflets.

Quel est mon crime à leurs yeux ? Dans la dernière question de l’interview, j’ai demandé la suppression pure et simple du ministère de la Culture qui, à mes yeux, ne sert à rien. A l’époque du parti unique, il ne servait qu’à organiser le défilé du 13-janvier. Aujourd’hui, il est toujours sans budget conséquent pour l’épanouissement de la culture togolaise. Pour protéger leur chère ministricule Anaté, ses comparses Assiobo et Ewomsan, qui cultivent des mœurs courtisanesques, m’a-t-on dit, se sont transformés en petits toutous à ses pieds pour lui lécher les pompes. Quelle honte ! Vive la brosse à reluire ! Ce qu’ils oublient, c’est que je critiquais le rôle du ministère de la Culture depuis l’époque du parti unique, c’est-à-dire avant les années 1990. La critique concerne la place insignifiante que le régime accorde à la culture dans le développement du pays. A cette époque, Anaté était encore étudiante et peut en témoigner. C’est dire qu’il ne s’agit en rien d’une attaque personnelle contre la ministricule Anaté. Si je devais l’attaquer, ce n’est pas dans cette revue que je le ferais. Et je l’aurais fait sans crainte comme je l’ai toujours fait, car les dirigeants, même illégitimes, ont un devoir de reddition envers le peuple. Ils ne sont pas nos propriétaires ; le Togo est notre patrimoine commun.

Alors pourquoi cette provocation ? Après analyse, j’ai tiré la conclusion suivante. A l’époque où l’interview devait être publiée, entre mars et avril, en tenant compte du harcèlement d’Assiobo qui me talonnait pour avoir rapidement mon texte, la dame Anaté était encore ministre de la Culture. Elle a été éjectée, entre-temps, du ministère vers le mois d’août 2015. C’est dire que ma proposition de suppression du ministère de la Culture n’aurait eu aucun impact sur sa carrière ministérielle au service de la dictature, puisque le numéro 001 de Reflets n’est sorti que le 15 octobre 2015. Et quel pouvoir ai-je pour faire et défaire un gouvernement fasciste ?

L’acte de censure scélérat perpétré par le trio maléfique de myrmidons Anaté, Assiobo, Ewomsan, est un crime. Je n’eusse pas réagi que je fusse leur complice. J’interpelle tous les écrivains et artistes togolais afin que cette forfaiture ne passe pas par pertes et profits. C’est en fermant les yeux et en se taisant que l’on encourage de tels crimes. Demain ça se répètera encore et encore parce que lorsque cela s’est produit une fois, personne n’a réagi. Ces trois écrivains de la souillure se sont-ils substitués à la censure officielle en mission commandée ? Nombreux sont les écrivains et artistes que j’ai informés qui les soupçonnent d’être en mission très commandée. Il m’a même été dit que j’ai eu de la chance, car ils auraient très bien pu travestir mes propos au lieu de les couper aux ciseaux.

Aujourd’hui, au Togo, ce n’est plus l’Etat qui censure les écrivains ; au contraire, ce sont des écrivains crapuleux qui font ce sale boulot. C’est extrêmement grave ! Si les trois pieds nickelés Anaté, Assiobo et Ewomsan avaient été au pouvoir à l’époque odieuse des partis uniques fascistes, ils auraient emprisonnés Sakharov, Soljenitsyne,Yves-Emmanuel Dogbé, Huenumadji Afan, Wolé Soyinka, Ken Saro Wiwa, Ngugi Wa Thiong’o, Ahmadou Kourouma, Mongo Béti… et moi-même évidemment ! Quand des écrivains sont embrigadés pour lutter contre la liberté d’expression, il y a péril en la demeure. Cette régression historique réactionnaire nous ramène en URSS, en Albanie, en Corée du Nord, en Chine populaire des années 1950-1960 où des écrivains encartés au parti unique faisaient de la délation et dénonçaient leurs collègues écrivains qui étaient des esprits libres défenseurs de la liberté et de la démocratie. Si on recule quelques siècles en arrière, Zola, Victor Hugo, Voltaire, Diderot, Rabelais, La Boétie, Sade, Lord Byron, Shakespeare, Goethe, Dante Alighieri… n’auraient même pas fait carrière.

Le ver est dans le fruit. Le ver ronge le cœur du fruit que représente la littérature au Togo.Le défi provocateur lancé aux écrivains, artistes et intellectuels togolais est de taille. La censure aime toujours tâter le terrain avant d’agir. L’absence de réaction signifie feu vert. Dans le cas qui nous préoccupe ici, le pouvoir aura beau jeu de se défausser sur les écrivains : « Je n’y suis pour rien ; ce sont les écrivains qui censurent leurs pairs. » La dénonciation de ces caudataires de la tyrannie est une opération de salubrité publique d’autant plus indispensable que leurs maîtres ont déjà fermé deux radios privées (Radio X Solaire et Radio Légende.) qui accordaient leur antenne au public pour s’exprimer sur la politique du pays. A l’occasion de ces actes antidémocratiques et illégaux contre la liberté de presse, je n’ai entendu aucune protestation venant de ces tristes sires armés de grands ciseaux liberticides.

L’art est le terrain privilégié de la liberté. Au nom du principe inaliénable de la liberté d’expression, il est hors de question que nous laissions des aventuriers alimentaires et fascistes porter atteinte aux acquis de la lutte héroïque du peuple togolais contre l’ordre terroriste. Parmi ces acquis, l’un des plus importants est la liberté d’expression. Ces acquis doivent être défendus sans complaisance, car ils ont été conquis au prix du sang. Ce sang et ces vies perdus sont notre héritage sacré. Nous n’avons pas le droit de les banaliser. Nous devons les défendre coûte que coûte. La révolution qui mobilise l’énergie et l’espoir du peuple togolais est un humanisme, car elle a pour finalité l’être humain à travers tout ce qui peut concourir à son épanouissement. Les ennemis du peuple togolais ont pour finalité l’accumulation des biens matériels, la consommation sur le dos du peuple par tous les moyens, confortés qu’ils sont par l’impunité crapuleuse d’un pouvoir volé au peuple et les violations massives des droits de l’Homme.

Les écrivains qui jouent à ce jeu dangereux de la souillure, ont vendu leur âme au diable. Ils n’ont rien compris à la portée intellectuelle et tribunitienne de la fonction de l’écrivain et de l’artiste dans la Cité. L’acte indigne qu’ils ont posé relève du gangstérisme politique et du reniement de l’idéal artistique. C’est de l’obscurantisme et de l’inculture. Ce satané trio d’antidémocrates photophobes se comporte comme des vampires qui n’agissent que dans la noirceur des ténèbres.

Cette trahison doublée de papelardise met l’Association des Ecrivains du Togo devant ses responsabilités. Les membres de ladite association ont-ils autorisé, dans leurs statuts, leurs dirigeants à pratiquer la censure pour défendre la dictature ? L’AET est-elle devenue une « aile marchante » du RPT dictatorial ? L’AET est-elle un instrument au service de l’agenda de la carrière politique des Machiavel aux petits pieds que sont le trio comique de la commedia dell’arte et du concert-partyAssiobo, Ewomsan et Anaté ? Si l’écrivain au Togo ne peut plus s’exprimer librement, où allons-nous ? Demain, enchaînera-t-on nos plumes ? Ce sont là des questions auxquelles les membres de cette association, dont le but est la liberté d’expression et la liberté artistique, doivent répondre en interpelant ces trois dirigeants, des écrivains tarés, qui grenouillent dans l’ombre pour la zombification de l’écrivain togolais. C’est en s’enfermant dans un silence résigné et souvent complice que des écrivains, à travers les siècles, ont assisté, impuissants, à l’embastillement, à la torture, à la pendaison haut et court et à la fusillade des écrivains dont le discours ne plaisait pas ou faisait tache dans l’ordre du discours dominant. Les bûchers de l’Inquisition sont aussi passés par là.

Le régime militaro-fasciste qui opprime notre peuple a inventé les « élections à la togolaise », c’est-à-dire des élections frauduleusement frauduleuses, grotesques, voire sanglantes qui se sont répandues dans toute l’Afrique des dictatures. A présent, le trio génuflecteur de L’AET vient d’inaugurer la censure des écrivains par leurs pairs. Souhaitons que ce poison ne se répande pas sur le continent africain comme l’ébola. Il sera étouffé dans l’œuf si nous réagissons vivement pour isoler et condamner la canaille avant qu’il ne soit trop tard.

Je le répète, le ver est dans le fruit, il faut l’en extirper avant que tout le fruit ne pourrisse de l’intérieur.

Il fallait le dire !

Lomé, le 2 novembre 2015.

CI-JOINT LE TEXTE INTEGRAL DE L’INTERVIEW. LA PARTIE DU TEXTE CENSUREE (L’AVANT-DERNIERE ET LA DERNIERE REPONSE) SONT EN GRAS.

INTERVIEW DE TOGOATA APEDO-AMAH SUR LE THEATRE TOGOLAIS

 

Vous êtes un enseignant-chercheur dans les universités du Togo.Dans le champ littéraire, le genre ou la matière qui a le plus imprégné votre carrière, c’est le théâtre. Qu’est-ce qui explique votre passion pour le théâtre plutôt que pour un autre genre ?

C’est vrai, le théâtre est mon genre de prédilection parce que, derrière le texte, il y a la magie de la métamorphose qu’est la mise en scène et le jeu des comédiens. Comment expliquer une passion ? Cela dépend du plaisir que vous procure quelque chose. Je ne saurai en dire plus. Dans la passion, il y a toujours quelque chose d’irrationnel qu’on a du mal à expliquer. Je pratique aussi les autres genres comme le roman, la poésie et la nouvelle. 

 

Votre nom est attaché à une forme de théâtre en particulier : le concert-party. Pourquoi avez-vous très tôt choisi de consacrer des études à ce théâtre populaire éminemment oral ? Est-ce à cause de la pauvreté du théâtre écrit à l’époque ? Vous avez même consacré tout un livre au genre. Est-ce par nostalgie pour le genre qui semble avoir disparu ? Ça fait deux questions.

Au départ, je n’avais jamais pensé au concert-party ; c’est en travaillant sur ma thèse de doctorat à la Sorbonne que je me suis dit qu’il fallait que je travaille sur une forme théâtrale originale bien de chez nous, pour la faire connaître aux autres, surtout que les travaux étaient assez rares à l’époque. Je n’aime pas beaucoup enfoncer des portes ouvertes en matière de recherche. La difficulté du genre venait du fait qu’il ne possédait pas de texte écrit pour les littéraires que nous étions, habitués à ne travailler que sur des textes. Ce qui était encore plus passionnant pour moi, était les langues d’expression du concert-party : le guingbé et l’éwé. Dans notre cursus universitaire de pays colonisé, nous sommes a priori de parfaits analphabètes dans nos langues maternelles. Le défi était donc double pour moi. J’ai fait mes recherches sur ce théâtre lorsqu’il était à son apogée. Mon livre Théâtres populaires en Afrique. Le cas de la kantata et du concert-party togolais (Awoudy, 2013) est le résultat de cette recherche. La crise de ce théâtre populaire qui se manifeste par sa rareté sur la scène aujourd’hui, ne m’inquiète pas outre mesure, car il inspire des dramaturges qui utilisent son esthétique dans leurs créations. Hubert Arouna, Frédérique Gakpara et moi-même sont de ceux-là. J’ai déjà écrit deux pièces de concert-party soumises à ma propre esthétique théâtrale. En adoptant un genre populaire, on se doit d’essayer de le renouveler. C’est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre. Pendant longtemps, on me posait la question sur l’avenir du concert-party ; je répondais que je n’étais pas devin. Un jour, je me suis dit : « puisque le genre tend à disparaître, pourquoi ne pas le ressusciter à ma manière ? » J’espère que je pourrai publier ces pièces de concert-party pour enrichir le genre.

 

Vous êtes un grand témoin de l’évolution du théâtre togolais. Le pionnier de ce théâtre est sans conteste Agbota Zinsou. Qui est Agbota Zinsou ? Que doit-il au concert-party ? Qu’est-ce que les jeunes dramaturges togolais lui doivent ?

Sénouvo Agbota Zinsou a été, dans les années 1970-1980, la figure de proue d’un théâtre togolais qu’il était pratiquement le seul à hausser à un niveau digne de ce nom au niveau du théâtre francophone togolais. Le théâtre qui rayonnait véritablement était le concert-party que la Kantata imitait au niveau de l’esthétique. Il a été influencé par le concert-party qui avait énormément de succès à l’époque où il écrivait. Cela se ressent dans certaines de ses œuvres. Le fait pour lui d’avoir régné sans concurrence durant deux décennies, l’a érigé en référence incontournable à l’époque où les autres dramaturges essayaient tant bien que mal de l’imiter. Mais à partir des années 1990, son influence a disparu après le renouvellement du théâtre togolais par ceux que j’ai appelés les tractographes. Une autre forme d’écriture s’était imposée et la thématique est devenue plus politique. Zinsou était même devenu un repoussoir pour la nouvelle génération. C’est le meurtre du père que l’on a toujours rencontré dans le renouvellement des arts dans tous les pays. Il faut aussi dire que son exil l’a beaucoup desservi puisque, en matière théâtrale, il a disparu depuis lors du paysage togolais bien qu’il continue de créer en Allemagne. Il n’a malheureusement plus aucune visibilité littéraire dans la création théâtrale locale, car  aucune de ses œuvres n’a été éditée, depuis les années 1990, à ma connaissance.

 

Les années 90 sont une date-repère dans l’évolution du théâtre togolais : coup sur coup,trois jeunes auteurs ont été remarqués par Radio France Internationale,dans le cadre de son concours de théâtre, célèbreà l’époque, dans l’espace francophone : Kossi Efoui (1ier prix pour sa pièce Carrefour), Kangni Alem (1ier prix pour Chemins de croix). Lanvasso Bodelin  a été distingué comme finaliste pour sa pièce Le compte rendu. Comment expliquez-vous ce boom du théâtre togolais à l’époque ? Etait-ce un théâtre révolutionnaire dans le fond et dans la forme ?

Les trophées s’expliquent par le talent, quand il n’y a pas de magouilles. C’était une nouvelle génération très imprégnée de l’art théâtral, contrairement à la précédente, en dehors du cas notoire de Zinsou. Elle avait la technique et le style. L’un de ces éléments fondamentaux manquait souvent chez leurs devanciers encore trop attachés au théâtre scolaire. Tout renouvellement se fait toujours en rupture avec l’esthétique dominante et un certain ordre du discours. A l’époque, c’était la langue de bois et le mensonge érigé en politique sur fond de terreur et d’autocensure.

Dans la forme, ce sont des pièces qui gardent le parfum de Sony Labou Tansi ; comment l’expliquez-vous ?

Vers la fin des années 1980, j’ai introduit Sony Labou Tansi au programme de mon enseignement de Théâtre à l’Université. Ce fut avec enthousiasme que les étudiants avaient adhéré à ce cours qui leur révélait un autre langage théâtral, différent de ce qu’ils connaissaient avant. De plus, Sony était un nouvel écrivain à la mode. L’enseignement qui a fait connaître son art et la découverte de ses textes par la nouvelle génération de dramaturges a fait le reste. Il faut aussi citer Sélom Gbanou, Kadjangabalo Sékou et Tingayama Mawo. L’influence était saine dans la mesure où dans leurs œuvres ultérieures, ils ont coupé le cordon ombilical en trouvant leur propre style. Souvenez-vous, le jeune Victor Hugo s’est écrié : « Je serai Chateaubriand ou rien ! » Chateaubriand l’a influencé, certes, mais il a su devenir Victor Hugo, pas un Chateaubriand bis.

 

Et puis, vous attendez vous-même pour publiertrès récemment  Un continent à la mer,réanimant  ainsi la flammedu théâtre togolais. C’est une pièce qui, dans le style, fait penser encore à Sony Labou Tansi mais la structure est un grand renouvellement, une grande innovation dans le genre. Beaucoup disent que ce sont vos recherches d’universitaire sur le théâtre que vous avez tout simplement mises en pratique ou du moins qui vous ont permis d’arriver à cette originalité ? Qu’en dites-vous ?

Vous savez, je vais vous faire une confidence : mon adhésion à l’œuvre de Sony est une rencontre esthétique. J’écris depuis que j’étais étudiant, je ne publiais pas et ne cherchais pas à le faire, car je cherchais mon style ; mais bizarrement, ce style, je le développais plutôt à l’oral en guingbé et en français. Le choc pour moi a été de découvrir quelqu’un qui pratiquait ce style à l’écrit. Il m’a devancé dans un style que j’ai toujours plus ou moins pratiqué dans mes pamphlets politiques qui paraissaient sous formes de chroniques dans la presse ou sur Internet. Relisez mes textes politiques ou mes essais polémiques et vous verrez. Il s’agit d’un style différent de mes travaux universitaires. J’ai plusieurs styles en fonction de ce que je veux écrire et du genre.

J’ai commencé à publier mes textes de théâtre, dont le plus ancien a été écrit en 1989, à partir de 2012 avec Un continent à la mer !, qui n’est donc pas le plus ancien de mes textes. Je n’ai pas voulu être un auteur de plus ; c’est peut-être pourquoi j’ai mis tant de temps pour les rendre publics. Le critique et l’écrivain ne font pas toujours bon ménage ! Il ne s’agit pas d’une affaire de cours. Tous les profs de théâtre ne sont pas des dramaturges. Mon ambition esthétique est d’offrir un théâtre original à la culture togolaise. Je ne fais pas du Sony Labou Tansi mais de l’Apédo-Amah.

 

Vous venez de publier une autre pièce : La Guerre civile des aputaga. Avant de laisser la critique la faire découvrir, pouvez-vous en donner un avant-goût, sur le fond, aux amoureux de la lecture et de la scène ?

La Guerre civile des aputaga a été écrite en 2004 comme Un continent à la mer ! Ce n’est plus un drame mais une tragédie. L’écriture des tragédies m’a toujours intéressée à cause de la tension tragique qui pousse les personnages à des excès par pur égoïsme ou pour défendre une cause. Dans ma dernière parution, l’histoire du Guenyi m’a servi d’inspiration pour montrer le conflit éternel entre l’intérêt égoïste et l’intérêt d’Etat au moment où le royaume, au XIXème siècle, est envahi par les colons européens. L’or a tourné des têtes, d’où la tragédie vécue par tout un peuple.

 

 Politiquement, vous êtes un leader d’opinion, une voix remarquée de la société civile où vous êtes revenu après avoir fait un tour sur la scène politique comme un militant et un fondateur du CAR. Qu’est-ce qui vous a fait sortir de ce théâtre ?

La politique togolaise, au sein de l’opposition, c’est un véritable nœud de vipères. Moi je suis un révolutionnaire de toujours, un combattant qui s’est toujours rangé dans le camp des opprimés. Mon combat politique de tous les jours est plus efficace sans esprit partisan et sans des zozos dans les pattes. Vous avez la naïveté de croire que vous tirez tous dans la même direction mais ce n’est pas le cas. L’ennemi, le vrai, est souvent oublié aux dépens des vrais démocrates que l’on consacre toute son énergie à dénigrer, à salir, à vilipender en usant des méthodes fascistes et malhonnêtes du RPT. La réalité est triste : la dictature militaro-fasciste, à travers ses taupes, les faux démocrates, a infiltré les forces démocratiques pour briser l’élan irrésistible du peuple togolais vers la liberté. D’ailleurs, ils finissent tous par retourner à la source nauséeuse dont ils proviennent. Tous ces bandits ne font que retarder l’inéluctable, mais la victoire viendra plus tôt qu’ils ne le croient. La peur a déjà changé de camp. Si j’ai quitté la pétaudière de la politique politicienne togolaise, c’est parce que j’ai la conviction que l’honnêteté, la vérité, le sens du bien commun sont une autre façon de faire de la politique. Le gangstérisme politique, légué à ce pays par des individus de sac et de corde sans foi ni loi, n’est pas une fatalité. Les zigzags en politique sont totalement incompatibles avec ma pratique intellectuelle qui est basée sur une rigueur scientifique. Je ne peux pas dire noir le matin et blanc l’après-midi sans un changement de situation ! L’intellectuel en politique doit faire de la politique en intellectuel. Telle est sa différence avec les wouya-wouya.

 

Vous n’êtes jamais resté indifférent face à l’évolution politique de notre pays, par vos prises de paroles. Dans un de vos livres Théâtres Populaires en Afrique.Le cas de la kantata et du concert-party togolais, vous n’hésitez pas à comparer notre situation politique à un concert-party. En faisant abstraction de tout jugement,que pouvez-vous répondre à ceux qui pensent que la scène politique togolaise a tout d’une tragédie classique ?

La politique a toujours été du théâtre. Au Togo, elle se caractérise surtout par ses revirements en nous montrant des dirigeants politiques qui retournent leurs vestes ou boubous puants pour aller occuper une place à la mangeoire. Très peu de personnes dans ce merdier ont des convictions politiques. C’est le ventre qui leur indique la direction du vent de la trahison. Les antidémocrates notoires aussi recourent au masque ou à la métamorphose en changeant d’étiquette, en changeant de sigle pour abuser le bon peuple. C’est l’art du mensonge et de l’escroquerie politique. Les hyènes se cachent sous des peaux de mouton pour continuer leur œuvre sordide de prédation contre le peuple togolais. C’est la démocrature. La plupart des membres de l’actuel gouvernement dictatorial vomissaient, il y a peu, sur le régime Gnassingbé. C’est pitoyable ! C’est ce que nous appelons la politique du ventre ! Sur ce terrain fangeux, ceux qui méritent la palme du déshonneur, sont les universitaires aigris. La tragédie débouche sur la mort des Togolais lâchement assassinés, une répression sauvage, la misère et l’exil. Dans ce microcosme politique de pieds nickelés, le tragique le plus poignant le dispute à la bouffonnerie la plus cocasse. Comme au concert-party. Au Togo, les larmes supplantent le rire dans notre tragédie nationale. Mon théâtre ne peut pas ne pas être politique. Dans ce contexte de lutte de libération nationale contre le militaro-fascisme et le colonialisme français, il ne peut en être autrement.

 

Question d’ordre littéraire un peu plus général : que vaut la littérature dans un pays comme le nôtre où les gens ne lisent pas ? Vous qui êtes passé de la presse écrite à la fiction, qu’en pensez-vous ?

Moins les gens lisent, plus il faut écrire, car certains lisent malgré tout ! Le plus grand malheur que peut connaître un peuple, c’est l’abandon de son imaginaire à l’étranger. Regardez les dégâts que cause notre absence sur le plan de la création au niveau des médias audio-visuels où tous les programmes sont importés, notamment les séries télévisées brésiliennes, mexicaines, indiennes et américaines. Nos compatriotes totalement aliénés ou zombifiés, comme le public féminin, en est réduit à affubler grossièrement leur progéniture de noms étrangers ridicules qu’ils ne comprennent même pas par admiration pour les héros de ces séries télévisées qui sont le théâtre privilégié de la dissolution des mœurs, de l’incivilité et d’idéologies réactionnaires ! La mode togolaise a ainsi disparu de l’horizon au profit des modes étrangères véhiculées par ces films. Les dégâts sur notre jeunesse sont visibles comme un nez au milieu de la figure. Nous subissons là une forme de recolonisation qui ne dit pas son nom. Les dirigeants africains, de véritables marionnettes, sont au service d’intérêts mafieux et de réseaux mafieux internationaux dont l’objectif non avoué est notre esclavage mental qui débouche sur la servitude volontaire. L’Etat doit réfléchir à unevraie politique culturelle qui n’a jamais existé dans ce pays. Il faut un vrai ministère de la Culture qui ne s’occupe pas que des défilés à la gloire du régime, de Miss Togo (qui n’est pas de la culture) et des discours aux fêtes traditionnelles bidon qui ne sont des occasions d’arnaques politiques. Au Togo, jusqu’à ce jour, le ministère de la Culture a toujours été un ministère inutile, une bouche inutile, pour parler comme les Chinois qui, sous la Révolution culturelle, à l’époque de Mao Zedong, qualifiaient ainsi les personnes improductives. Si cette politique culturelle ne vient pas, je propose la suppression pure et simple du ministère de la Culture pour faire des économies budgétaires. L’art est l’âme d’un peuple. Sans avoir jamais visité certains pays physiquement, la littérature nous permet d’en connaître un peu l’âme à travers leurs grands auteurs. L’imaginaire est inséparable de la culture, c’est la nourriture de l’esprit. Si les Togolais se désintéressent des livres, il faut réfléchir à la cause. Il faut surtout que l’Etat ait le courage et la lucidité de faire de la culture un outil de développement. Une politique du livre réglerait facilement ce problème en accord avec l’Education nationale et les médias. La consommation quasi-exclusive de l’audio-visuel dans une culture orale en transition où le livre apparaît comme un produit de luxe, est une attitude culturellement suicidaire.

 

 

 

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