Anticipation Logique Elaboration Action

PROPOS SCIENTIFIQUES ET LA CAMPAGNE DE LIBERATION DE LA PAROLE

07/11/2014 17:01

Une CONTESTATION DE LA LOI DU SILENCE   

Par Ayayi Togoata APEDO-AMAH

        Pour comprendre la portée de la campagne de libération de la parole, il faut garder en mémoire qu’il s’agit d’une contestation intellectuelle publique de la loi du silence, de la censure et de l’autocensure dans un climat socio-politique marqué par une dictature militaire obscurantiste et liberticide ? avec son parti unique et son Timonier National, objet d’un culte délirant de la personnalité. Tout était embrigadement et silence depuis le 13 janvier 1967 au Togo, date du coup d’Etat militaire du Général-Président Gnassingbé Eyadéma.

         Le langage officiel qui prévalait alors intimait l’ordre aux Togolais, embrigadés à leur corps défendant, de « regarder tous dans la même direction » que le Guide Eclairé et son parti unique. La pensée unique, la terreur, la délation et l’autocensure avaient fini par faire des Togolais un peuple qui se qualifiait lui-même, par dérision, de peuple peureux, et se complaisait dans l’autodénigrement.

         C’est pour briser l’étau du silence et redonner l’initiative aux intellectuels que deux universitaires du département de Lettres Modernes de l’Université du Bénin, Huenumadji AFAN et Ayayi Togoata Apedo-Amah ont créé la revue Propos Scientifiques en décembre 1985. Les premiers numéros firent sensation par la liberté inhabituelle du discours et du ton qui se dégageaient des articles qui traitaient de tous les sujets. Pour l’équipe qui s’est rapidement formée autour de la revue, il n’y avait aucun sujet tabou conformément à sa devise : « Battre la campagne pour chasser les mythes ». Propos Scientifiques s’est rapidement fait une réputation de revue contestataire, iconoclaste et antiacadémique dans la mesure où  elle s’opposait à tous les carcans qui bridaient les initiatives  individuelles,  l’innovation  et  la  création.  Bien  que  créée  à l’université, elle n’était pas une publication de l’université, d’autant plus qu’elle dénonçait le mandarinat des réseaux mafieux universitaires et leurs structures antidémocratiques 

         Face à l’hostilité de certains universitaires complexés, lâches et incapables de s’affranchir de la camisole de force du système totalitaire, Propos Scientifiques s’imposa comme une référence dans le désert intellectuel de l’époque où aucune revue intellectuelle ne paraissait au Togo[1]. Elle suscita l’adhésion des étudiants qui eurent l’occasion de s’y exprimer au  même titre que les enseignants-chercheurs et les intellectuels de la place.

         Propos Scientifiques répondait donc à une attente suite à la faillite du système totalitaire et à la faillite intellectuelle de l’université togolaise squattée au sommet par des apparatchiks du parti unique dont l’esprit de militantisme carriériste prenait largement le pas sur l’esprit universitaire. L’embrigadement prenait le pas sur l’imagination et l’intelligence. L’intelligence n’était ni à la tête de l’université, ni à la tête de l’Etat. L’élite intellectuelle togolaise se sentait humiliée.

         De nombreuses conférences publiques dans les centres culturels de Lomé ou à l’Université de Lomé, parrainées on non par Propos Scientifiques, insistaient sur l’exigence de la démocratie, de l’Etat de droit. Quel que soit le thème abordé, les débats revenaient inlassablement sur la liberté et dénonçaient la dictature avec beaucoup d’ironie et de brio. Il y avait comme une osmose idéologique de tous les esprits libres qui combattaient l’arbitraire politique et la terreur.

         Les conférences publiques étaient des rendez-vous si courus que les responsables de la programmation des salles qui les accueillaient avaient du mal à toutes les insérer dans leur programme.

Un espace de liberté avait été conquis par le verbe, la plume et le courage des intellectuels conscients d’assumer une mission historique face à leur peuple opprimé et bâillonné. Dans le texte introductif du premier numéro de Propos Scientifiques intitulé « Présentation : la pesanteur », Huenumadji Afan dénonce chez les pseudo-intellectuels africains ce qu’il appelle la « psychologie d’Okonkwo », allusion à un personnage du romancier nigérian Chinua Achebe[2]

         Le critique togolais dénonce, à travers le personnage d’Okonkwo, le refus du changement, la défaite de la pensée de l’élite intellectuelle africaine :

« Okonkwo résiste …, et se fait

hara-kiri […] C’est surtout parce

qu’il refuse d’avoir à recommencer… […]

L’intellectuel du Tiers-Monde

se comporte comme un pharisien et est

marqué par le pharisaïsme […]

Adepte de l’hypocrisie, il abhorre

la clarté et la clarification.

[…] Le pharisien organise la

mise à mort de tout ce qui

prêche l’aggiornamento »[3]

Si la chape de plomb de l’autocratie était si pesante au Togo dans les années 1980, c’est parce qu’il y avait ce que Sony Labou Tansi a appelé, devant les étudiants, la « cotisation »[4]. Il a dit qu’on ne devient pas maire de Lomé tout seul ; il faut une « cotisation », c’est-à-dire des complices, une addition d’énergies, d’intelligences et de forces. Si un dictateur opprime son peuple, c’est parce qu’il est soutenu par des gens qui y trouvent leurs intérêts contre le peuple. C’était sa façon d’insister sur la responsabilité individuelle. Si les élites africaines avaient le courage de dire non, la face de l’Afrique aurait peut-être changé.

         Pour Sony, notre situation d’opprimés n’est pas une fatalité, il suffit de dire non, de résister pour exiger l’instauration d’un véritable humanisme.

         En prônant les droits de l’Homme, l’auteur de La Parenthèse de sang ne pouvait qu’adhérer pleinement à la campagne de libération de la parole qui agitait le monde intellectuel togolais avide de liberté.

        LA CONTRIBUTION DE SONY LABOU TANSI A LA CAMPAGNE DE LIBERATION DE LA PAROLE AU TOGO

        En animant le 15 février 1988 sa première conférence au Centre Culturel Français de Lomé (CCF), Sony Labou Tansi a eu droit à une assistance nombreuse, dominée par les étudiants, totalement acquise à un nouvel ordre du discours en totale rupture avec la langue de bois dominante. Il répondit si bien à l’attente du public que, à l’invitation du chef du Département de Lettres Modernes d’alors, Huenumadji Afan,  le 17 février 1988 il s’entretint avec les étudiants sur le campus, plus précisément à l’amphi A de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines,

         Sony parla de son expérience d’écrivain et d’intellectuel au Congo-Brazzaville dont la situation socio-politique ressemblait à bien des égards à celle du Togo. Au Congo, c’était un cercle d’écrivains et d’intellectuels qui  avaient fait le choix de conquérir un espace de liberté à leurs risques et périls. Il cita Maxime Ndébeka, Henri Lopes, Tchitchele Tchivela, Guy Menga, etc. Son auditoire put alors se rendre compte que le Togo n’était pas un cas isolé sur le continent africain.

         Malgré la conviction qu’il fallait que les choses changeassent pour l’évolution du Togo, ceux parmi les étudiants et les intellectuels qui hésitaient encore à rompre avec l’autocensure poussèrent des cris de protestation incrédule lorsque Sony Labou Tansi lança au public, sous forme de provocation, à plusieurs reprises, la phrase « Parlez, on ne vous fera rien ! » . Et chaque fois des interventions fusaient de la salle pour lui signifier qu’au Togo, il était dangereux de parler et que le risque de répression était très grand.

        L’écrivain congolais réfutait cers arguments avec de grands éclats de rire et réitérait son invitation à la prise de la parole en toute liberté. Il voulait faire comprendre à ceux qui étaient paralysés par la peur que si tout le monde prenait son droit à la libre expression, la censure et  la répression seraient désarmées car il est beaucoup plus facile de museler deux ou trois individus qu’une masse d’hommes.

         A la conférence du campus universitaire, le débat fut tout  aussi politique qu’au CCF, mais Sony s’attarda davantage alors sur la littérature.

         La réception du discours de l’auteur de La Vie et demie fut d’autant plus favorable que ses pièces de théâtre Je soussigné cardiaque et la Parenthèse de sang[5] étaient inscrites au programme du cours de  C1 d’Etudes Théâtrales du Département de Lettres Modernes par l’auteur de ces lignes.

         La première rencontre de mes étudiants avec le texte laboutansien fut le désarroi et un sentiment d’hermétisme face à ce langage très imagé et ludique qui rompait avec l’écriture qui dominait alors la littérature africaine.

         Sony était apparu comme l’exemple vivant de la formule selon laquelle toute révolution socio-politique commence par une révolution du langage. Le thème était familier à l’époque, puisque les débats sur le renouvellement de la littérature négro-africaine[6] étaient à l’ordre du jour suite à l’émergence d’une nouvelle thématique qui faisait la place belle à l’individu et à la  liberté dans des pseudo-Etats-nations soi-disant indépendants et dominés par des dictatures ubuesques.

         Le débat sur la littérature et les nouvelles écritures captivait beaucoup les étudiants car les discussions et es articles qui soulignaient la médiocrité de la littérature togolaise sur les plans qualitatif et quantitatif dans les années 1980 et les décennies précédentes, mettaient, à tort ou à raison, cet état de choses sur le compte de l’absence de liberté au Togo. L’explication était un peu courte puisque des pays au régime totalitaire comme l’ex-URSS, la Chine populaire, le Nigeria, le Congo, l’Afrique du Sud possédaient de très grands écrivains et artistes.

         Le cours consacré au théâtre de Sony Labou Tansi nous permit, grâce au style atypique de l’écrivain, de démontrer aux étudiants que l’art de l’écriture est un travail dont le matériau, la langue, se prête à des recherches esthétiques. Démontrer cette réalité de la littérature était beaucoup plus facile avec l’œuvre de Sony qu’avec un texte de facture classique.

         La critique se faisait l’écho, dans Propos Scientifiques, de la nécessité de relever qualitativement le niveau de la littérature  togolaise. La présence du grand écrivain et dramaturge  congolais apparaissait pour l’assistance, parmi laquelle des écrivains et beaucoup de jeunes qui s’essayaient à l’écriture, comme un symbole d’espoir, un modèle, tant son engagement politique et intellectuel se confondait avec son écriture.

         Ce n’est donc pas par hasard que, après le passage de Sony Labou Tansi à Lomé en 1988, le Togolais Kossi Efoui, étudiant de philosophie, fit représenter en 1988 au CCF sa pièce Carrefour[7] qui est historiquement la pièce de théâtre qui fonde le revouvellement de l’écriture dans la littérature togolaise de la décennie 1990-2000. Entre 1989 et 1990, devaient suivre les pièces de Kangni Alemdjrodo , La Saga des rois[8] et surtout Chemins de croix ou chronique d’une mise à mort symbolique[9], la pièce de Selom Komlan Gbanou, Le Bal des fous[10], celle de Kadjangabalo Sékou, Image d’un printemps[11], et celle de Lanvasso Bodelin, Le compte rendu[12].

         Ces pièces fondatrices d’une nouvelle écriture étaient très influencées par le style de Sony Labou Tansi. La transparence de l’intertextualité était un hommage des disciples togolais au  maître congolais. L’intertextualité se manifestait aussi entre les œuvres des dramaturges dont la complicité était flagrante comme le souligne Sélom Komlan Gbanou :

« Cette complicité, parfois et surtout dans

l’œuvre d’Alemdjrodo, va jusqu’au télescopage

où les dramaturges se citent, se soutiennent et

renvoient, dans leurs œuvres, le lecteur ou le

spectateur à d’autres œuvres qui, en fait, sont

d’autres dimensions de celles qu’il lit ou

dont il assiste à la représentation »[13]

        Eu égard à tout ce qui précède, il n’est pas exagéré de dire que le séjour à Lomé de Sony Labou Tansi n’a pas été une banale séance de mondanité. Les élites togolaises qui ont participé à l’événement en ont gardé un souvenir très vivace. Il a été le modèle d’une nouvelle génération de jeunes écrivains qui l’ont imité avant d’acquérir dans leurs œuvres ultérieures leur propre personnalité littéraire parce qu’ils avaient du talent. S’ils ont écrit conne Sony Labou Tansi, c’est parce qu’ils se sentaient en symbiose avec lui et voulaient eux aussi se libérer à travers l’acte d’écriture en rompant avec un certain académisme littéraire et une certaine image négative de la littérature togolaise. Néologismes, crudité de langage, jeux de mots, ludisme et poésie sont des recettes laboutansiennes qu’ils ont retenues et exploitées avec bonheur.

           La portée de l’écriture et de l’action de Sony Labou Tansi n’avait pas échappé à Lanvassso Bodi Bodelin, alors jeune écrivain, qui adoptera le nom de plume de Bodi Banche Bodelin, qui interpella l’écrivain congolais :

«[Mon] vœu, c’est que, pour

le plus grand bonheur des étudiants

et des élèves, Monsieur

Sony Labou Tansi laisse

quelque chose sur sa biographie

et ses idées-forces

dans Propos Scientifiques,

revue de Messieurs Afan et Apédo-Amah »

        Sony accéda au vœu de Lanvasso Bodelin et, de retour dans son Congo natal, expédia à Propos Scientifiques l’article intitulé « Lettre ouverte à François Mitterrand candidat humaniste aux élections françaises »[14],  dans lequel, en sa qualité d’intellectuel, il rappelait à la France, à travers son président François Mitterrand, ses obligations morales vis-à-vis des Africains colonisés par elle :

« La France, votre pays, a des millions

d’amis vrais à travers toute l’Afrique noire.

Elle a aussi des millions de courtisans,

artisans rompus de la médiocrité et du

mimétisme culturel. Le temps est venu

pour elle de choisir entre la profondeur

et le simulacre, entre l’amitié et les

« singérations ». Nous voulons, Monsieur

le Président, être et rester des partisans

de la petite princesse nommée démocratie

puisque l’arbitraire et le fanatisme sont dans

le camp de la barbarie. »

        Il faut souligner ici que dès qu’il  prit connaissance des numéros déjà parus de Propos Scientifiques, Sony fut très enthousiasmé et salua chaleureusement l’initiative comme un exemple à suivre dans beaucoup de pays africains où les intellectuels et des élites attendent les bras croisés que l’Etat, éternellement carent et défaillant, leur offre tout sur un plateau. Il se sentit d’autant plus proche de l’initiative que c’était un « livre pauvre », ronéoté, sans aucun luxe, avec des moyens dérisoires. La richesse de ce « livre pauvre » résidait  dans son contenu. Sony, qui prêchait à des convertis, ne put que se sentir solidaire de la campagne de libération de la parole dont l’organe privilégié était Propos Scientifiques.

L’équipe qui animait la revue s’attaquait résolument aux valeurs dominantes érigées en valeurs de domination ainsi qu’à l’ordre du discours qui les accompagnait. La convergence a pu se réaliser entre l’Action Propos Scientifiques – selon la formule à l’honneur - qui considérait que la pensée doit déboucher sur l’action et entretenir avec elle un rapport dialectique, et Sony Labou Tansi, car le discours de ce dernier prône une praxis.

L’Action Propos Scientifiques, c’est-à-dire la pratique de la philosophie de la revue sur le terrain ainsi que l’agitation tous azimuts des idées qui la fécondent a énormément séduit Sony car cela répondait à son côté subversif et provocateur. La nouvelle norme, battant en brèche l’aliénation et l’ordination, était l’autoréférentialité.

L’Action Propos Scientifiques affirme en effet que .la liberté implique la responsabilité et la citoyenneté qui fait de chaque citoyen responsable un fondé de pouvoir, une référence selon l’expression de Huenumadji Afan dans son éditorial « Nous sommes tous des fondés de pouvoir » :

            « Alors, la mise à l’honneur d’un autocentrisme

éclairé nous prescrit de définir nos tâches :

[…] déterminer des programmes et passer à

l’exécution de ces programmes. Il importe

en effet de proclamer, à notre manière,

à la face du monde nos hantises. Mais s’agit-il

de dire ou de faire ? – Il s’agit de dire, de faire,

de dire-et-faire. En corollaire : donner notre

confiance à nos ressources, à la science politique

associer la politique de la science, être présent

pour parler, présent pour agir […] Qui que nous soyons,

« nous sommes tous embarqués » : tous fondés de pouvoir

pour bâtir les progrès.

Pour tout cela, l’honnêteté (re) commande un seul mot

d’ordre : être entièrement chacun à son poste »[15]

            Après cette citation, personne ne peut plus nier la « cotisation », la parenté de pensée entre l’équipe de Propos Scientifiques et Sony Labou Tansi dont la « Lettre aux Africains sous couvert du Parti Punique », écrite en 1990, reprend dans son style très particulier la notion de fondé de pouvoir, en stigmatisant la défaite de la pensée dont l’Afrique des partis uniques est l’espace géographique :

            « Ce siècle devient obligatoirement celui de la maturité.

Il se termine bientôt. Nous avons encore dix ans pour faire

le point […].

Penser, vendre et acheter ont bousillé les géographies

Même si d’un point de vue philosophique vendre et

acheter sont dérisoires, penser s’impose comme

l’irremplaçable moyen de créer un impact sur l’avenir.

Dans la situation actuelle, la tragédie qui nous

étrangle est que l’Afrique pense peu, elle vend mal et

achète au pire. Le comble est que cette tragédie,

nous l’appelons simplement et poétiquement

« Afro-pessimisme ». Un mot angoissant dans ce

qu’il dissimule de justification du plus gros gâchis

de tous les temps. Sourire aux lèvres, nous cautionnons

que l’Histoire (qui du reste nous a plus d’une fois cocufiés)

fasse de nous les esclaves d’un frisson honteux […]

Nous nous sommes jetés la poudre aux yeux en pensant

que les partis uniques étaient une invention

suffisamment révolutionnaire pour devenir des lieux

de fabrication d’unités nationales, faisant fi des quiproquos

historiques engendrés par ceux qui nous cassaient un

sucre dans le dos de l’Histoire à Berlin […]. Nous

retrouvons dans l’idée d’inventer l’unité par les ressorts de

                   l’unicisation les mêmes schémas et les mêmes

ingrédients qui ont contribué à nier les cultures incas,

mayas et nègres dans l’historique génocide des missions

civilisatrices des peuples estimés inférieurs. Quel esclandre

d’entendre des Africains prolonger des thèses hier émises

par les esclavagistes et les prophètes de l’infériorisation

des peuples dits primitifs ! »[16]

         La similitude des projets intellectuels de Propos scientifiques et de Sony Labou Tansi explique l’accueil fait à l’écrivain congolais à Lomé. Il est venu renforcer les gens dans leur conviction que les choses doivent changer à condition que chaque individu revendique ses droits et exige leur respect. Car ce qu’il appelle le vide, c’est sa façon de nommer la lâcheté, la démission, la prévarication et la capitulation

         Pour transcender la réalité, il faut mobiliser l’imagination, le rêve :

« L’une des caractéristiques de  pratique du

texte de Sony Labou Tansi est l’adéquation que

l’on observe entre le projet de l’auteur de

nommer son époque, de « nommer la peur, nommer

la honte, nommer l’espoir » et son écriture. Car chez

Sony l’écriture fait du rêve un allié indispensable

dans la formation des représentaions imaginaires ;

elle est aussi ce qui permet de réveiller et de fonder

les espérances les plus farouches ».[17]

***

         En tout état de cause, Sony Labou Tansi est l’un des représentants emblématiques d’une nouvelle forme d’écriture africaine des deux dernières décennies du XXè siècle qui n’est que l’expression prodromique d’une perception différente de la société par les écrivains qui, par cette révolution du langage, ont annoncé à leur façon la révolution démocratique qui est en train de sonner le tocsin des régimes prédateurs et de l’Etat sauvage.

         C’est la raison pour laquelle les hommes de plumes africains se préoccupent tant de l’humanité souffrante, brisée et humiliée, pour prôner implicitement un nouvel humanisme. C’est sur un tas d’ordures et de cadavres des génocides que germera la nouvelle fleur porteurse d’une humanité nouvelle.

         L’Etat post-colonial est un Etat dans lequel les hommes du pouvoir et les élites ont renoncé à leur fonction au profit du projet criminel de faire de l‘Etat non pas le bien commun de tous mais l’instrument privilégié du règne de la culture de la mort, de la prévarication d’un clan de profiteurs kleptocrates à la libido insatiable. Au lieu de faire de nos Etats des pays où l’on travaille pour mieux vivre, les Ubu africains en ont fait des mouroirs en se substituant aux colons blancs esclavagistes.

        C’est cette tare que Sony Labou Tansi dénonce dans son œuvre immense. Le public togolais a été très réceptif à son message à Lomé les 15 et 17 février 1988.



[1]           Les Annales de l’Université du Bénin, publication très censurée et dont les options étaient purement carriéristes, ne sortaient qu’au compte-gouttes avec plusieurs années d’intervalle.

[2]           Chinua ACHEBE, Le Monde s’effondre, Paris, Présence Africaine, 1966

[3]           Huenumadji AFAN, « Présentation : La pesanteur » in Propos Scientifiques, n° 1, Décembre 1985, pp. 1-6

[4]           La « cotisation », précise H. Afan, « est l’ensemble des efforts personnels et  individuels de tous les citoyens sans exception pour l’édification de la nation » « Editorial : Nous sommes tous des fondés de pouvoir » in Propos Scientifiques, n° 7, Mars 1988, P.4

[5] Sony Labou Tansi,  La Parenthèse de sang suivi de Je soussigné cardiaque, Paris, Hatier, 1981, 159 p.

[6]  Cf Colloque sur le Renouvellement de la littérature négro-africaine organisé par le Département de Lettres Modernes de l’Université du Bénin à Lomé du 13 au 17 avril 1987.  Cf aussi Ayayi Togoata APEDO-AMAH « Le renouvellement de l’écriture dans la littérature africaine approche théorique », in Actes du colloque sur le Renouvellement de l’écriture dans la littérature négro-africaine, Université du Bénin, Lomé, 1987

[7]  Kossi EFOUI, Carrefour, in Théâtre du Sud n° 2, Paris, 1990

[8]  Kangni ALEMDJRODO, La Saga des rois, NEA, Lomé, 1992

[9]  Kangni ALEMDJRODO, Chemins de croix ou chronique d’une mise à mort symbolique, Lomé, NEA,  

   1991

[10]  Selom Komlan GBANOU, Le Bal des fous, pièce inédite, 1989

[11]  Kadjangabalo  SEKOU, Image du printemps, pièce inédite, 1989

[12]  Lanvasso BODELIN, Le Compte rendu, pièce inédite, 1990. Cette œuvre, d’une facture classique, est très éloignée du style de S-L. Tansi. Le ton est d’une violence qui exprime la révolte d’un écorché vif.

[13]  Sélom Komlan GBANOU, « Le renouveau dans le théâtre togolais écrit de langue française », article

     à paraître.

[14]  Sony Labou Tansi, « Lettre ouverte à François Mitterrand, candidat humaniste aux élections françaises », in Propos Scientifiques, n° 7, Mars 1988, pp. 5-8

[15]  Huenumadji AFAN,  « Nous sommes tous des fondés de pouvoirs », Editorial à  Propos Scientifiques, N°7, Mars 1988, pp 1-4

[16]  Sony Labou Tansi, « Lettre aux Africains sous couvert du Parti Unique » in L’Autre monde. Ecrits inédits, Paris, Editions Revue Noire, 1997, pp. 42-43

[17] Ambroise Kangnivi TEKO-AGBO, Les nouveaux romanciers africainsDe l’essai à la production romanesque , Thèse de doctorat, Université Charles de Gaulle (Lille III), 1993, 408 p, p 202.

 

 

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