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POLITIQUE EN AFRIQUE : PERPETUELLE PERSECUTION DE LA VERITE

06/12/2014 17:30

 

« Celui qui fait au peuple de fausses légendes révolutionnaires, celui qui l’amuse d’histoires chantantes, est aussi criminel que le géographe qui dresserait des cartes menteuses pour les navigateurs. »

 LISSAGARAY, Histoire de la Commune

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 AU PIED DU MUR…

    Le samedi 05 février 2005, le chef de l’Etat togolais, Gnassingbe Eyadèma, décède. Le Premier ministre Koffi Sama fait, sur les médias nationaux (Radio Lomé, Télévision Togolaise) une déclaration dans laquelle il annonce le décès, invite la nation togolaise dans toutes ses composantes (“ politiques, sociales, traditionnelles, religieuses ”) à éviter le chaos, et proclame que les frontières terrestres, maritimes et aériennes sont fermées jusqu’à nouvel ordre.

    A la suite de la déclaration de Koffi Sama, le chef d’Etat-major général des Forces Armées Togolaises (FAT), le général Zakari Nandja, lit un communiqué des FAT constatant la  “ vacance totale ” du pouvoir -le Président de l’Assemblée nationale, Fambaré Ouattara Natchaba, qui doit assurer provisoirement les fonctions de président de la République, étant absent du territoire national. Le général Nandja proclame l’allégeance de l’armée togolaise à Gnassingbe Faure, fils de Gnassingbe Eyadèma, qu’elle reconnaît comme président de la République. Après quoi, les chefs des différents corps de l’armée se rendent chez Gnassingbe Faure, prêtent serment et lui jurent fidélité.

    Face à cette situation politique, des réactions sont enregistrées de partout. Le président de la Commission Africaine, Alpha Omar Konaré, dénonce notamment le “ coup d’Etat militaire ”, et rappelle que l’article 65 de la Constitution togolaise stipule qu’en cas de vacance de la présidence de la République par décès, c’est le président de l’Assemblée nationale qui assume provisoirement les fonctions de président de la République…

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     L’élément de surprise dans tout cela, c’est, - du moins pour les Togolais -, le décès de Gnassingbe Eyadèma. Matés à plate couture quatre décennies durant, les Togolais ont fini par s’accommoder de l’idée que le dictateur serait …immortel ! Quant au scénario par lequel le fils Gnassingbe a accédé au pouvoir, il n’est que l’une des variantes des acrobaties institutionnelles dont le régime a toujours su habiller ses prestations.

     Mais la véritable surprise étonnante, c’est l’attitude de la communauté internationale. Sachant pertinemment que l’Etat togolais n’a jamais fonctionné que sur le mode dictatorial, ces gens-là invoquent le retour à l’ “ ordre constitutionnel. ” Or, au regard de la Constitution, il ne se passe rien d’anormal ; l’article 104 stipule en effet : «  La Cour constitutionnelle est la juridiction chargée de veiller au respect des dispositions de la Constitution. » C’est ladite Cour constitutionnelle qui aura reçu, le 07 février 2005, le serment du fils de Gnassingbe Eyadèma, Gnassingbe Faure, en qualité de président de la République… La validité de ce serment ? –L’article 106 de la constitution est formel : « Les décisions de la cour constitutionnelle ne sont susceptibles d’aucun recours. Elles s’imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités civiles, militaires et juridictionnelles. »

     En tout état de cause, en condamnant le “ coup d’Etat militaire ”, et en exigeant le retour à l’ “ ordre constitutionnel ”, la communauté internationale, qui avait toujours soutenu le    “ frère et ami ” Eyadèma, tente de se dédouaner en prenant, -à titre posthume-, ses distances vis-à-vis d’un compagnon qui a commis l’erreur d’être, comme tout être humain, vaincu par la mort. Quel tripatouillage le fils Gnassingbe fait-il aujourd’hui, que le père Gnassingbe n’a jamais fait hier ? En fait, la communauté internationale semble surtout chercher à indiquer, à des degrés divers et pour des raisons inavouées, ses choix préférentiels dictés par des intérêts de réseaux dans la désignation du nouveau compagnon à qui accorder l’agrément pour diriger le Togo. Quant au peuple togolais, il est malheureux, vraiment malheureux : pour s’être permis de laisser Eyadèma confisquer l’Etat togolais qu’il a géré comme un patrimoine familial, voilà le peuple togolais aujourd’hui mis au pied du mur, placé dans l’horrible situation de devoir arracher des griffes de Gnassingbe Faure, l’ “ héritage  légué ” par Gnassingbe Eyadèma.

     La vérité profonde, c’est que l’Etat togolais a été bâti sur un obscurantisme absolu qui l’a fait zigzaguer en permanence, depuis des décennies, dans un imbroglio politique effarant. De Mathusalem à nos jours, les dirigeants successifs ont choisi sans désemparer de raconter des fables mirifiques aux populations togolaises à qui ils ont soigneusement caché les pactes d’asservissement auxquels ils ont souscrit. Combien en effet sont-ils de Togolais à savoir qu’il y eut, le 27 avril 1958, non pas un referendum sur l’indépendance, mais plutôt des élections législatives marquant la fin de la tutelle de l’ONU, et consacrant désormais le Togo comme colonie française régie par la Loi-cadre française du 23 juin 1956 ? Combien sont-ils à accepter de ne pas faire l’impasse sur la réalité de cet obscurantisme fondateur, si l’on veut tenir ne serait-ce qu’un bout du fil conducteur de la situation politique du Togo à ce jour ? Oui, sans être seuls dans le cas, les Togolais sont spécifiquement victimes du mythe de l’ “ indépendance ” !

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MYTHES, MENSONGES, EMOTIONS IRRATIONNELLES…

     Nationalisme, patriotisme, panafricanisme…, voilà des termes qui, tout comme celui d’ “ indépendance ”, ont abondamment fleuri en Afrique, en particulier depuis la fin de la deuxième guerre mondiale  Les concepts auxquels renvoient ces termes demeurent copieusement ambigus, même si, transformés en slogans politiques à l’intention de populations béates, ils ont prouvé une certaine efficacité à la mesure des charges affectives dont ils sont porteurs. A la différence de celui d’ “ authenticité ”, dont la perniciosité  a été vite perçue, –probablement en raison du fait que son principal vecteur fut le grand animateur, le maréchal Mobutu du Zaïre-, ces concepts ont été inconsidérément entourés d’une vénération quasi religieuse. C’étaient des armes miraculeuses utilisées à la fois contre l’ethnisme et contre l’Etat colonial oppresseur. Ce fut une bonne chose naguère, c’est encore aujourd’hui une bonne chose, pour un homme politique, d’être étiqueté comme, de s’afficher comme nationaliste, patriote, panafricaniste. Il suffit, pour blanchir un homme politique, de le proclamer nationaliste, patriote, panafricaniste…Mais, sous  prétexte de lutter contre l’ethnisme, doit-on faire fi des ethnies ?  Sous prétexte de construire une patrie, doit-on ignorer les peuples ? Car les vraies nations, - c’est-à-dire les peuples, les ethnies ayant en commun une très longue histoire, une culture, une langue -, existent bel et bien en tant que réalités territoriales et culturelles indéniables situées en-deçà et au-delà des frontières, artificiellement conglomérées dans des Etats diviseurs créés de toutes pièces par la Conférence de Berlin.

     En réalité, c’est par pur opportunisme cynique que les hommes politiques ont mis sous le boisseau le nationalisme ethnique, dont ils ont pu dans un premier temps être les ardents promoteurs, pour se réfugier dans un nationalisme d’Etat sûrement plus efficace, qui leur ouvre les portes du pouvoir légué par le colonisateur. La suite, on la connaît : avec du reste la complicité et la contribution tactiques du même colonisateur, le pouvoir d’Etat a été confisqué par des individus qui, tout en tenant les discours les plus idylliques sur l’ “ unité nationale ”, gèrent la “ nation ” coloniale au seul profit de la famille, du clan, de la tribu, de l’ethnie dont ils sont issus. Le régionalisme, le tribalisme, l’ethnisme, ne sont que des sécrétions d’un nationalisme d’Etat illusoire et faussement exalté, conçu pour étouffer la survivance légitime de la tribu, de l’ethnie. C’est donc faute d’avoir su établir un distinguo salutaire qui permette d’éviter le piège d’un confusionnisme naïf, que certaines analyses ont péché, qui font l’apologie du nationalisme, du patriotisme, et autres avatars panafricanistes, gros mensonges débordant d’émotions irrationnelles…

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     “ Celui qui brûle de l’ambition d’être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu’il aime sa patrie, et il n’aime que lui-même. ” (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, article “ patrie ”) En mai 1963, les pères fondateurs de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) avaient crié qu’ils aimaient l’Afrique : c’est qu’ils voulaient tous chacun demeurer dictateur chez soi. Et ils ont su pour cela trouver la clause efficiente : la souveraineté des Etats, l’intangibilité des frontières. Et ils entérinèrent tous en chœur, de façon éhontée, le pacte colonial. Du coup, le panafricanisme fut condamné à ronronner indéfiniment.

    Ainsi, dès le départ, l’OUA fut une entreprise doublement perverse : d’une part elle se présentait comme une mise en application politique de l’idéologie panafricaniste, alors que les structures de fondation de l’Organisation compromettent la réalisation de l’idéal dont elle se réclame ; d’autre part, l’OUA a pris sur elle de perpétuer le système de morcellement du continent en Etats-comptoirs, et de rassurer les puissances colonisatrices qui conservent leurs dépendances et zones d’influence respectives. Aujourd’hui, l’Union Africaine, qui a pris en relais l’OUA, se nourrit des mêmes contradictions, des mêmes aberrations rédhibitoires originelles. En se mettant sur les traces de l’Union Européenne dont elle semble être la variante africaine, l’Union Africaine choisit de refuser d’être d’emblée une puissance politique... Renaissance de l’Afrique ?  Si l’on veut atteindre l’objectif, il faut prendre la résolution de ne point persister dans un idéalisme vaseux. On ne saurait alors faire l’économie d’une définition plus pertinente du concept même d’ “ Afrique ”. Est significative à cet égard la rude compétition qui s’est engagée entre l’Afrique du Sud, l’Egypte, et le Nigeria pour déterminer lequel des trois Etats doit représenter l’Afrique comme membre permanent au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU. Mais, question de bon sens posée plus ou moins implicitement : les Etats subsahariens peuvent-ils, aujourd’hui, être représentés par l’Egypte ? Lorsqu’il s’était agi de désigner le pays qui doit organiser pour la première fois, au nom de l’Afrique, la coupe du monde de football, l’Afrique du Sud a été préférée au Maroc et…c’est justice, au nom de la justesse, car ce n’est pas faire du sentimentalisme que de tenir compte de sentiments légitimes. Le malheur pour le Maroc, -qui en était à sa troisième candidature et qui avait autrement des chances de gagner -, c’est que cette fois-ci il s’agissait de choisir un représentant pour l’Afrique. Moralité : l’Union Africaine doit cesser d’être un concept géographique, et avoir une perception plus pertinente d’elle-même. Si le terme même d’ “ Afrique ” fait problème, pourquoi  n’y renoncerait-on pas ? L’Union Africaine doit (comme d’ailleurs cela devrait être le cas pour d’autres regroupements du genre CEDEAO…) cesser d’être, par diversion, un obstacle à l’Union des Etats. Exemple : le Bénin et le Togo se contentent de demeurer des membres actifs de la CEDEAO et de l’Union Africaine, alors qu’ils gagneraient à se demander pourquoi depuis quarante ans ils continuent à être deux Etats au lieu de s’unir pour n’en former qu’un seul ! Le constat est là : les Etats africains se sont condamnés, depuis l’OUA, pour avoir entériné le tracé des frontières imposées à l’Afrique par la Conférence de Berlin de 1885. Le remède, c’est le rejet péremptoire de ce pacte. Lequel rejet doit ouvrir la voie à une restructuration de l’Afrique. En effet, rien de bon ne se fera dans l’intérêt des peuples et des individus en Afrique sans une intégration-restructuration politique des Etats actuels dont nous savons qu’ils ont été créés tels, expressément contre les peuples, pour mieux les diviser et mieux les exploiter. Construire une quelconque rationalité « panafricaniste » qui ratifie le diktat historique infligé par la colonisation est contraire à l’idéal d’émancipation voulue par les peuples d’Afrique. Il faut donc s’engager dans une direction qui soit à l’exact opposé de celle qui a été suivie. Il faut remonter le courant et non pas se laisser entraîner. Il faut aller en amont et non en aval. Certains hommes politiques africains aiment proclamer : “ Nous n’allons pas refaire le monde… ” Je réponds : «  Nous devons refaire le monde ! » En pratique : c’est seulement lorsque l’Union Africaine aura mis à l’ordre du jour d’un de ses sommets de chefs d’Etat la question de l’intégration-restructuration politique de l’ensemble des Etats, qu’on pourra parler d’énoncé d’une politique de (re)naissance de l’Afrique. Pour l’heure, l’Union Africaine, à l’instar de chacun des Etats qui la composent, ne fait qu’assumer l’étrange responsabilité de la gestion par procuration du continent africain au profit des intérêts concurrentiels et contradictoires liés à des réseaux obscurs, au détriment des peuples et des citoyens d’Afrique.

Méditons : S’il est impossible de toujours dire la vérité, il est inadmissible de ne pas toujours la reconnaître. La vérité à reconnaître, c’est que la politique en Afrique est fondamentalement conçue comme un champ clos où la vérité, inlassablement tripotée, est en perpétuelle souffrance. C’est le règne de la mauvaise foi et de la mythomanie : sans indépendance, on vénère des pères de l’indépendance ; sans nation, on célèbre des pères de la nation ! C’est le triomphe du langage de bois : tous les bénéficiaires fieffés, ceux-là qui n’auraient jamais pu accéder au pouvoir autrement, tiennent des discours endiablés contre les coups d’Etat ! C’est le travestissement de la démocratie en démocratie formelle : tous les dictateurs sont désormais démocratiquement élus ! C’est la réduction du multipartisme en un système caricatural artificiellement bipolarisé et baptisé “ pouvoir / opposition ”, terre fertile des intrigues opportunistes et des manipulations les plus sordides ! Pire : on parle de société civile pour permettre à des hommes politiques de se camoufler ; on parle de droits de l’Homme, alors qu’il n’y a pas d’Hommes ; on parle d’Etat de droit, alors qu’il n’y a pas d’Etat droit !...      Les choses iront mieux le jour où les hommes politiques comprendront qu’ils sont tenus d’être des médecins appelés au chevet du malade. Ils n’ont pas à poser chacun son diagnostic ;       ils doivent plutôt tous chacun poser le diagnostic. Alors le remède, le seul et vrai, suivra. C’est l’éthique de la vérité, non pas seulement morale, mais aussi scientifique.

N.B. : Le texte ci-dessus, en sa première mouture, a été envoyé à la Revue de l’Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest (RUCAO) par courrier électronique le 25 février 2005. Il a été publié par la RUCAO  en son numéro 24, mai 2005.

 

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