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Le projet

09/11/2014 11:58

  Le présent témoignage s’inscrit dans mon combat pour l’autoréférentialité. Le regard sur les relations entre la création intellectuelle et le pouvoir est une des pistes par lesquelles il me semble qu’un premier déblayage est possible.

C’est dans cet esprit qu’en 1990, je me suis renseigné systématiquement sur tout ce qui se créait à Lomé. Les édifiants constats recueillis ont soutenu mon témoignage dans : « Entre la résignation et le refus, les écrivains togolais sous le régime Eyadéma<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> » cosigné par Guy Ossito Midiohouan. C’est dans le même esprit que, de 1994 à 1998, furent organisés les différents forums des Diasporas. Ce n’est donc pas le fait du hasard si le premier d’entre eux a porté sur « l’indépendance, l’intégration et l’autoréférentialité ».

C’est toujours le même esprit qui a justifié la méthode de discussion dans Les jeudis bleusde La Médiathèque des DiasporasLes jeudis bleus sont en effet des échanges hebdomadaires entre journalistes et artistes autour de questions précises sur la culture et la politique, où chaque participant est « fondé de pouvoir », selon l’expression de Huenumadji Afan, c’est-à-dire où chacun est considéré comme porteur de pensée personnelle qu’il est appelé à exprimer et à défendre au regard des actions où il s’implique<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->.

Le constat le plus édifiant que j’ai eu en 1990, à Lomé, en effet, est que, à moins de cent cinquante kilomètres de Cotonou, des intellectuels de calibres divers créaient, autour de Huenumadji Afan et Ayayi Togoata Apédo-Amah une dynamique d’expression à travers la revue Propos Scientifiques.

Du fait, cette revue était devenue à elle toute seule une véritable arme de combats. Combat pour l’expression libre de la pensée, combat pour l’autoréférentialité, combat politique aussi car rien n’était plus improbable dans le contexte de peur et de méfiance réciproque qui régnait alors. Tout ce que le Togo comportait d’intellectuels (sociologues, économistes, juristes, littéraires, philosophes, linguistes, écrivains…) s’y retrouvait.

Mais, de Cotonou, seul Guy Ossito Midiohouan collabora régulièrement à cette entreprise suicidaire car, il faut le préciser, outre le contexte difficile, ces gens-là n’avaient aucune subvention. Et il faut préciser aussi qu’une démarche du genre n’existait pas ici. LesCahiers Prométhée qu’on pouvait considérer comme la réplique, bien qu’ils soient plus âgés, n’englobaient qu’un petit cercle dont la plupart des membres sont étudiants. Pour tout dire et pour parler comme la chanson, « il n’y avait pas son deux », à Propos Scientifiques.

La mutation de l’esprit « Propos scientifiques » en action « Propos scientifiques » a abouti à un Front des Associations pour le Renouveau, organisation politique qui se positionna comme alternative, au début des années 1990, au pouvoir politique. Dès lors, le mouvement s’est élargi aux politiciens, engloutissant et l’esprit, et l’action « Propos scientifiques ». L’adage militaire « c’est le terrain qui commande » a eu raison des utopies positives de Huenumadji Afan et Ayayi Togoata Apédo-Amah.

La révolution n’a pas eu lieu. Au contraire, l’embrouillamini politique fait de rebondissements, qui suivit, plongea définitivement la pensée dans les territoires du silence pour mieux valoriser les plates courtisaneries, pour mieux positionner « la guerre des choses de l’ombre » comme dirait l’autre. Et Ayayi Togoata Apédo-Amah est résigné de reconnaître que :

Dans la forme, la Conférence Nationale Souveraine a, selon moi, parfois débouché sur ce que j’appellerais un vide effervescent ; sous l’éclat des grandes proclamations rituellement surchauffées, l’analyse politique scientifique y était en souffrance et largement biaisée.<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->

La culture de l’amnésie collective, l’incohérence du discours politique, la délation, la gourmandise, des meurtres inexpliqués, l’infamie, les retournements de veste spectaculaires… constituent le nouveau contexte démocratique dans lequel le fils du père est appelé, malgré lui, à se faire élire pour continuer la gouvernance dans la paix.

Au Bénin, dans un contexte à peu près similaire, l’appel de la paix a suivi un cheminement différent. Le combat politique a toujours été présent, permanent, au sein même de la sphère intellectuelle. J’irai même jusqu’à faire remarquer sa fâcheuse tendance à réduire tout élan intellectuel, tout débat scientifique, qui n’a pas pour seul but un diplôme supérieur, à de la rigolade. Les diplômes valent. La pensée ne vaut pas. Paulin Hountondji et Guy Ossito Midiohouan furent contraints de l’intégrer. Ils passèrent qui sa deuxième thèse, qui son habilitation et se turent.

Pourtant ils ont généré des enfants, fabriqué des moules, inspiré une nouvelle génération à continuer de réfléchir, parfois sur un terrain qu’ils ont déblayé déjà, d’autres fois sur des perspectives plus progressistes. C’est de cette nouvelle génération, la même que celle qui a focalisé mon attention dans le cas du Togo, que je voudrais témoigner ici.

Mon souci est de signaler que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, au cœur même de la nébuleuse politicienne, des mythes divers incorporés pour une démobilisation générale, il peut y avoir et il y a de la pensée. Et pas une pensée adjective. Pas la reformulation de théories approximatives imposées par la mondialisation du même mode de domination. Mais la pensée concrète, active, sur des réalités qui nous concernent, dans le sens du progrès social. De notre progrès social.

Parfois, j’ai comme le sentiment sarcastique que les porteurs de cette pensée, obnubilés par l’âpreté du désert dans lequel ils étaient appelés à prêcher, tétanisés par les convoitises diverses dont ils font l’objet quand ils ont une responsabilité politique, envoûtés par la pesanteur des légendes sociales auxquelles ils ne peuvent échapper, ignorent eux-mêmes l’intérêt et l’importance remarquables de leur apport pour l’édification de notre devenir collectif. La conséquence est qu’on ne constate pas toujours le lien entre leur engagement politique, puisqu’ils sont tous politiquement engagés, et la pensée où leur démarche d’investigation les destine.

En 1997, Akomabou Dahoun<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> a publié un travail remarquable sur le statut de la science et de la recherche au Bénin. La diachronie de ses observations et la pertinence de ses analyses synchroniques à chaque étape de l’évolution de la recherche au Bénin me dispensent d’y revenir ici.

En effet, après avoir constaté les origines coloniales et colonialistes de la recherche scientifique, Dahoun dépeint l’influence, l’omniprésence et l’omnipotence de la France dans la conception et la réalisation des programmes. Jusqu’à la création de l’université entre 1968 et 1970, jusqu’en 1975 où la majeure partie des enseignants venait de France. Et il affirme que cette extraversion n’était pas de nature à permettre le développement du pays.

Néanmoins, il lie un certain « désastre » de cette recherche pendant la période du mouvement révolutionnaire de libération nationale à la baisse de crédit due à l’appropriation par l’Etat de ses propres structures de recherches et donc à un désengagement de la France.

Cette dernière appréciation me semble ne pas tenir compte de toute la complexité d’une situation où les crédits, trop importants pour être ignorés, ne constituent pourtant pas le seul paramètre en jeu.

La langue de formatage et le formatage lui-même des chercheurs, conçus pour ne pas permettre d’évoluer en dehors de cette dynamique d’extraversion, ne sont pas négligeables. La preuve est que cette contribution révolutionnaire  de notre ami Dahoun a été soutenue elle-même dans un pays européen – l’Allemagne - bien que la pensée qu’elle véhicule s’adresse d’abord et presque spécifiquement à l’élite béninoise. Il ne serait d’ailleurs pas inutile de chercher à savoir la proportion de cette élite qui l’a lue, et, dedans, celle des chercheurs eux-mêmes.

En ce qui me concerne, je revendique mon statut d’anti-universitaire et me propose de me pencher sur cette question non par une analyse théorique, mais par un témoignage fragmentaire, avec une rigueur personnelle dictée uniquement par le désir de « battre la campagne pour chasser les mythes<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> » sur l’inexistence d’une pensée actuelle au Bénin. Parce que je sais que malgré la complexité de la situation de la recherche et l’expression de la pensée, des initiatives non négligeables, si minimes soient-elles, peuvent propulser notre espérance.

Ainsi, ai-je décidé de revisiter le travail intellectuel et le parcours politique de trois modèles, non pour en tirer une loi, mais pour essayer de comprendre, moi-même d’abord, les corrélations ou les désagréments éventuels que pourrait comporter un tel dédoublement d’engagement.

Autrement dit, si au Togo j’ai voulu observer d’une part le pouvoir politique et de l’autre la création intellectuelle, au Bénin, je voudrais témoigner des gens à l’intérieur d’un système où ces deux univers peuvent se confondre dans un sens et paraître antithétiques dans un autre.

Pour ce faire, je raconte d’abord les contextes politiques, idéologiques et intellectuels dans lesquels trois intellectuels que sont Lazare Sèhouéto, Mahougnon Kakpo et Nassirou Bako-Arifari ont forgé leur engagement dans la politique. Je rends ensuite compte de leurs parcours ou du moins de ce que j’en sais. Puis, me penchant sur la quintessence du travail intellectuel de chacun, je m’interroge sur leur besoin, leur capacité et leur volonté de continuer à entretenir simultanément la réflexion au sein de leur peuple tout en menant l’action de le gouverner.

Mais ces trois noms ne m’ont pas été inspirés par hasard. Ils correspondent à la fois à l’existence d’un travail intellectuel réel et à la représentation des contradictions politiques actuelles.

Ce sont aussi trois de mes amis, à divers degrés, ce qui me donne le privilège de les connaître un peu et de ne pas avoir à les rencontrer d’abord. Les rencontrer, avoir des entretiens préalables avec eux sur le sujet fausserait l’authenticité de mon témoignage que je voudrais comme une peinture naïve, sans aucune influence extérieure, que je voudrais libre, sans aucune manipulation, où je voudrais que les seules erreurs de vision soient celles liées à ma seule cécité.

Nous sommes en effet dans un contexte général de paranoïa où, de toute façon, chacun cherchera à percevoir de la suspicion derrière chacune de mes observations. Le fait de ne pas m’entretenir avec eux protège ainsi chacun contre des soupçons de manipulation au détriment des autres. Le lecteur observera d’ailleurs mes propres partis pris vis-à-vis de chacun, qui ne sont guère autant de jugements, mais simplement le reflet de mon propre parti, que certains peuvent tolérer et pas tous.

Car le fait de proposer aux Béninois trois modèles de conscience et d’engagement ne signifie pas que je m’oblige à m’écraser sous ceux-ci. Je demeure entier, dans mes propres opinions, je reste fondé de pouvoir. Je verrai encore certains plus que d’autres, je reste idéologiquement plus proche de certains que d’autres, je suis politiquement plus différent de certains que d’autres, je suis socialement plus ami à certains qu’à d’autres.

Peut-être qu’en définitive, ce que j’ai eu envie de raconter, c’est mon propre contexte de formation et que par hasard, ils se retrouvent les prétextes complémentaires incontournables de ce contexte parce qu’ils en représentent les pôles de convergence et de divergence de chaque type de questions, l’illustration de chaque type d’espérance… ou de désillusion. Et ce sont aussi trois personnes sur lesquelles on risquerait peu en misant pour un éventuel futur chef de cet Etat, dépendant s’ils gardent le courage ou non, la lucidité ou non, dépendant aussi, il faut le dire, s’ils s’ouvrent plus ou moins sur l’ambition de bâtir avec les autres.

Quoi qu’il en soit, l’autoréférentialité est la discipline que l’on s’impose de se regarder d’abord avec ses propres yeux plutôt que de vérifier si l’on répond aux intentions des autres, que si l’on satisfait les yeux du monde entier qui nous regarderait. Si nous pouvions intégrer à quel point le monde entier se fiche de nous !...

Voilà pourquoi j’espère ouvrir ici un débat sur nous-mêmes. J’entends, je comprends, que les propos qui vont suivre sont capables de déchaîner des passions et de l’adversité. Je sais que personne ne sera entièrement d’accord avec moi. C’est légitime. Le regard que je jette ici n’est que le mien. Et je pars du principe inaltérable que toutes les formations qui ont existé, tous les débats aussi, étaient légitimes et qu’il était nécessaire qu’ils fussent. C’est-à-dire qu’il n’est pas question que je fasse économie de certains dans le souci de ne pas choquer telle ou telle aspirations, de ne pas fâcher telle ou telle personnes. C’est précisément sur ce principe-là pourtant que je suis attendu au carrefour.

 

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<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> In Research on African literature, Ohio, USA, 1991.

<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Huenumadji Afan : « Qui que nous soyons, « nous sommes tous embarqués » : tous fondés de pouvoir pour bâtir les progrès. Pour tout cela, l’honnêteté (re) commande un seul mot d’ordre : être entièrement chacun à son poste », In Propos Scientifiques.

<!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Propos recueillis par Bako  Bakayoko

<!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Dahoun Akomabou Maxime C., Le statut de la science et de la recherche au Bénin : contribution à la sociologie des sciences des pays en développement, Berlin, Logos Verlag, 1997.

<!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Slogan de Propos Scientifiques

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