Anticipation Logique Elaboration Action

Le Pasteur et l'ex gendre de la sorcière

10/11/2014 12:12

Les conversations contenues dans ce récit ont eu lieu dans la nuit de la pleine nuit, au treizième mois du premier grand délestage continu au Bénin*. Cette nuit-là, dans notre quartier, la grande finale du tournoi interclubs d’Aji a opposé le plus ancien de nos joueurs, Le Directeur, au champion interclubs de la saison précédente : Adékambi.

Les habitants du quartier se sont habitués à la saison des pluies qui n’arrête pas de se prolonger depuis une année au mépris des habitudes et autres prévisions scientifiques. Le chant des coqs en pleine journée ne les inquiète plus. Ils se résignent maintenant face à tant d’appareils électroménagers endommagés par la surtension qui marque souvent la remise du courant électrique. Aucune précaution n’est disposée à contourner le danger. Alors, pourquoi s’inquiéter quand il n’y pas de solution ?

Le volume déployé du poste de télévision du transitaire de la maison voisine n’irrite plus personne. Tout le monde connaît par cœur le programme des quatre chaînes : les activités du chef de l’Etat ponctuées des marches de soutien et séminaires. Il en est à son quatrième poste depuis le début du délestage, le petit, et il faut bien qu’il rentabilise son investissement. Décidément, on s’habitue à tout dans notre quartier. Même aux ronflements de Maria Louisa ou aux va-et-vient de Donatien rouspétant des heures durant, son poste radio collé à l’oreille, pour s’empêcher d’entendre tant de bruits qui compromettent son sommeil.

Nous nous sommes habitués même aux hurlements faussement jouissifs de la voisine Inès en plein midi, qui ne sont plus décriés comme un dévergondage de nature à atteindre la morale de nos enfants. La plupart des gars étant déjà passés, la clientèle diminue et, par ricocher, ces hurlements se font plus rares.

Pourtant, dans le quartier, des interrogations fusent sur la transition des mœurs. Pourquoi les revenants sortent-ils maintenant, des fois, en pleine nuit ? Pourquoi parcourent-ils la ville pour quémander et tombent parfois au vu et au su de tout le monde ? Pourquoi les touche-t-on désormais sans aucune conséquence ? Pourquoi parlent-ils français en plein spectacle et pourquoi eux qui incarnaient naguère le respect de la morale peuvent désormais se rendre complices de vols de téléphones portables ?

- Ce sont des revenants modernes ! explique Mahude, la toute récente épouse de notre voisin Alain, qui, en passant sous l’arbre de jeu, sans s’arrêter, a cru devoir relancer la raillerie.

Le pauvre ! Il a fini par en gagner une au moment où l’on s’y attendait le moins. La précédente lui en a fait voir de toutes les couleurs. Tous ses collègues savent situer très exactement le grain de beauté qu’elle porte à l’angle supérieur gauche de son pubis, et pourtant il l’a gardée. Une fois, elle l’a quitté pour aller vivre deux mois avec un homme avant de retourner, et il l’a gardée. Dans le quartier, tout le monde a fini par le trouver idiot. On a pensé qu’il devrait consulter Ifa et donner des sacrifices au vodun qui lui a fermé les yeux. « Soit il est aveugle, soit il a de sérieux problèmes de vue », pérore Nicolas Yang, époux Auréala Cage, vedette du salamε devant l’éternel. Et presque tout le monde est d’accord avec lui. Car elle n’est pas seulement généreuse par le bas, l’ex de notre voisin Alain. Elle est aussi mal éduquée et sa bouche éjecte les mots les plus orduriers que nos pauvres oreilles aient jamais entendus.

« Et si c’était elle, la victime ? » s’interroge Adékambi qui attend impatiemment son tour. Il n’a pas l’air comme ça, mais il est souvent à contre courant sans que l’on puisse dire qu’il a toujours tort. Alors, on l’écoute, lui aussi.

- Oui, poursuit-il, et si c’était elle qui était envoûtée pour ne jamais percevoir le sens de ses intérêts ? Vous savez comment cela est facile ! Il suffit qu’un homme trahi, humilié et vindicatif se fâche et qu’il attache un bocio avec lequel les enfants jouent au foot, et la voilà d’homme en homme autant de fois qu’il s’est passé de passes entre les enfants, compromettant ses propres chances, échouant tout près de chaque but… c’est pas de la tarte ! vous pouvez me croire.

- La chose est fort possible, je dirais même probable, réagit Thierry que l’on a baptisé PDG de la SODELIGAZ sans que personne sache ce que c’est, parce qu’il n’a jamais fini de se présenter avant la tombée du jour. Après une heure sur sa scolarité qu’il trouve brillante tout seul, il s’attaque aux détails de ses études universitaires…

- Je crois aussi, relance Mama. Surtout qu’elle est issue de famille polygamique, que c’est sa mère à elle qui a voulu chiper le mari de l’autre, lequel est mort dans des conditions mystérieuses. Qu’il nous souvienne que c’est juste à ce moment-là que sa sœur et elle ont ouvert la vanne pour tout Porto-Novo.

- Si la polygamie entre dans l’histoire… s’inquiète très sérieusement Le Directeur. D’habitude, il ne prend la parole que pour lancer une blague qui fait rire ou qui ne fait pas rire. Mais là, il a eu l’air sérieusement inquiet.

- La chose est fort possible, reprend Thierry en hochant la tête, je dirais même probable. Son père a une femme. Il rencontre sa mère au cours d’un meeting et tire un coup comme tout homme qui se respecte. Seulement, deux mois après, la femme lui annonce qu’elle est enceinte et lui fait un chantage. Il décide d’assumer, mais il ne la ramène pas chez lui. Il paie pourtant le loyer. Une fille naît. Avant que cette dernière atteigne un an, le monsieur se fait piéger une seconde fois. Il comprend le plan de la maîtresse et décide de se méfier. Il ne la retouche pas pendant dix ans, mais continue d’assurer le loyer et de passer de temps en temps. Devant cette méfiance, la maîtresse se dit que s’il ne peut lui revenir, alors qu’il disparaisse pour tout le monde. Elle l’envoûte. L’esprit du père se fâche et jette un mauvais sort sur les deux gamines condamnées désormais à errer d’homme en homme.

- Et c’est une vengeance colossale, acquiesce Mama. Les deux filles conçoivent chacune un enfant sans père qu’elles enferment dans la chambre le soir pour continuer à se balader avec d’autres mecs, jusqu’à la mort prématurée de celui de la seconde.

- La question est, s’interroge Le Directeur, pourquoi c’est l’enfant de la seconde qui meurt.

- Parce qu’il est plus jeune, répond Mama.

- Parce qu’il est plus sans père que l’autre, ajoute Thierry. L’autre, le père l’a reconnu et aime vraiment la femme, mais il a dû abandonner le combat devant le dévergondage de celle-ci.

- Quelle triste histoire ! Et dire que cette maîtresse est une lettrée !

- C’est surtout dans la population lettrée que l’on voit ces choses de nos jours, reprend Nicolas Yang, époux Auréala Cage au directeur. La sorcellerie, cela se transmet de mère en fille et personne n’y peut rien. Et puis, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La mère a couché avec le père pour sa propre promotion. C’est ce que fait la fille aussi. Elle a couché avec le directeur de son établissement technique. Celui-ci a viré sa propre épouse pour se consacrer uniquement à elle. Et quand il lui a écrit son mémoire pour l’obtention du brevet, elle n’a pas attendu une lune apparaître avant de le quitter. C’est que lors de sa soutenance, elle a rencontré le responsable d’une boîte de Com avec qui elle a couché le même soir et a obtenu ainsi son premier job. Mais c’est un homme comme ça. Il a fait pareil avec d’autres filles et sa boîte tournant vers la faillite, elle l’a aussitôt abandonné pour son ancien professeur de français afin de participer à un concours de rédaction. Puis elle a quitté celui-ci pour un cyberdragueur blanc qui lui a payé une école de journalisme avant de disparaître de sa vie.

- C’est ainsi qu’après avoir fait le tour du quartier, elle est tombée sur Alain, renchérit Thierry.

- Alain, c’est pour se faire rédiger son mémoire de journalisme, poursuit Nicolas Yang, époux Auréala Cage. Le jour où ce dernier lui a copié le mémoire sur sa clé USB, elle a quitté sa maison pour celle du producteur d’une émission télévisée où elle a gagné cinq minutes d’animation. C’est ce qui explique sa disparition pendant deux mois. Elle est revenue parce qu’elle a voulu ensuite participer à un concours de reportage. Il s’est trouvé que cette fois-ci, Alain est dans le jury. Et quand elle a voulu le piétiner pour le président du jury, Alain s’est dénoncé : c’est lui qui a écrit son reportage. C’est comme cela qu’ils ont été tous les deux disqualifiés et qu’ils se sont séparés. Et j’espère, cette fois-ci, définitivement.

- Ah ! Quelle triste histoire ! conclut le directeur.

Et le jeu reprend de plus bel tandis que la nuit avance. Cette histoire, ils se la racontent tous les soirs depuis plusieurs jours, chaque fois que Mahude passe sous l’arbre de jeu, et quels que soient les joueurs présents, la version est identique. Et quand Mahude passe sous l’arbre, sans s’arrêter, elle lance toujours une phrase sympathique ou provocatrice avant de disparaître. Elle doit être bavarde, cette femme. Mais c’est elle qu’il faut à notre voisin Alain, et non l’autre qui parle comme si elle n’avait jamais chié.

Maintenant l’église presbytérienne de la vie profonde démarre sa messe. Bientôt, il ne sera plus possible de s’entendre dans les conversations. Mais avant la finale qui pourrait être reportée à demain, il faut que Serge élimine Orou ou vice versa. Le vainqueur devra rencontrer Le Directeur qui le vaincra à coup sûr avant de se confronter au champion sortant qui jouit encore des faveurs du pronostic.

Le jeu est corsé. Mais des questions continuent d’être posées. Pourquoi le sexe est-il devenu un produit marchand plus vulgaire et moins cher que la boule d’Akassa ? Pourquoi les artistes n’ont-ils plus d’intégrité et pourquoi la presse est-elle si corrompue ? Où sont passés les préceptes du Grand livre des possibles, Ifa ? Par quel mécanisme devient-on si taré quand on accède au pouvoir ? Ce genre de questions, on se le pose tous les jours désormais et cela aussi, nous avons fini par nous y habituer. Et pas pour y apporter des réponses ! Pour se les poser tout simplement.

La seule chose à laquelle personne ne s’habitue dans le quartier, ce sont les bruits et autres cris de folie de l’église. Elle a été créée par Ablanko, le promoteur d’un débit de boissons. Sa naguère nombreuse clientèle l’avait déserté dès le tout début du délestage parce que les Togolaises ne s’occupent que des clients avec qui elles sortent. Alors, les autres sont allés voir ailleurs puisque tout le monde ne peut pas sortir à la fois avec les mêmes quatre ou six serveuses dépigmentées.

Au tout début, Ablanko s’est dit : « c’est saisonnier ; l’argent ne circule plus dans le pays pour cause de délestage ; cela passera. » Or, deux mois plus tard, un petit Yoruba a ouvert un établissement de même nature, avec beaucoup moins de privilèges, à quelque cinq cents mètres de là. Le Titan. Quatre à six fois moins étendu. On y pose son céans sur des tabourets, au lieu des chaises importées d’Ablanko. Il n’y a que trois serveuses, togolaises, il est vrai, mais bien noires et autrement plus âgées et plus mûres que les six d’Ablanko encore fraîches. Les boissons sont au même prix. La musique y est presque basse. Malgré tous ces inconvénients, le Titan se remplit tous les soirs et souvent jusqu’au petit matin.

Alors, le promoteur s’est dit : « c’est un envoûtement ! » Il est allé voir le bokɔnɔ du quartier. Ce dernier a beau jeter son chapelet, remuer sa mémoire, il n’est arrivé qu’à une seule et même conclusion : « le ver est dans le fruit. » Le promoteur a fait alors le ménage dans son établissement. Le sol est remué de partout. Tout est fouillé, dans le souci de déterrer un gris-gris dissimulé. Rien. Et le maquis a continué de se vider au fur et à mesure que le Titan se remplit. Finalement, il a fait démolir le portail et enterrer son gris-gris à lui avant de reconstruire un ouvrage sur pilier. Cet ouvrage a été inauguré à l’avant-dernière nouvelle lune devant quelque quatre clients et six serveuses.

C’est cette même nuit qu’Ablanko a eu l’idée géniale de créer une église. N’étant dissident d’aucune autre, il a tout simplement acheté deux compacts disques du Nigeria sur la vie du Christ. Il a commencé par les projeter sur écran géant devant sa maison et au bout d’une semaine, son église est devenue effective au grand désespoir de tout le quartier.

Or, une semaine avant la nuit de la pleine nuit, au treizième mois du premier grand délestage continu au Bénin, notre voisin Alain est allé le voir fort sagement chez lui, au petit matin. Il l’a félicité pour son action en faveur de la foi. Et il lui a demandé de bien vouloir finir ses messes vers vingt-et-une heures afin de permettre aux enfants de dormir. Ou alors, de mettre les programmes de méditation après. Ablanko lui a simplement répondu qu’il devrait entrer lui-même dans l’église pour se protéger car la mère de son ex l’aurait envoûté et que le Christ en personne lui aurait dit cela.

Les nuits suivantes, comme par enchantement, le pasteur Ablanko multiplie les provocations. Le bruit devient plus fort et les allusions aux infidélités de l’ex d’Alain se font de plus en plus précises. Alain lui-même a compris que le pasteur aussi est passé par là. Il a recruté un jeune garçon trapu qui, pour dix mille francs, s’est barbouillé le torse et les cheveux de farine de maïs mélangé à l’huile de palme. Le jeune garçon s’est vêtu d’une jupe de raphia comme les kokusi et la hache de Shango en main, a fait irruption dans l’église précisément au moment où, en transe, les fidèles chassent Satan : « Satan dehors ! » crient-ils tandis que sous l’arbre de jeu, les gars rient pour ne pas s’énerver.

Le jeune garçon monte sur la table qui sert d’autel. Le pasteur, le premier, détale et, une fois dehors, il trace la tangente. Aussi loin que possible de sa maison. Les autres fidèles lui emboîtent le pas. C’est à ce moment là que les gars sous l’arbre de jeu se sont tous levés pour aller voir ce qui se passe à l’intérieur. Le spectacle est aussi pathétique qu’amusant. Il est resté dans la salle un infirme. Il n’a pas réussi à fuir et se retrouve maintenant nez à nez avec l’employé d’Alain. Tout tremblant, il lui dit : « Satan, tes voies sont impénétrables. C’est ton existence qui justifie la mienne ! Je te suis dévoué. Je me suis retrouvé ici par hasard ».

Les gars, sous l’arbre de jeu éclatent de rire et le faux Satan avec. C’est ainsi que cette nuit de la pleine nuit, au treizième mois du premier grand délestage continu au Bénin, les gars du jeu d’Aji se sont retrouvés à trinquer le sodabi avec l’infirme, l’ex mari de la fille de la sorcière et le représentant de Satan dans la désormais ex église presbytérienne de la vie profonde. Ainsi dit le salamε, ainsi reprend la chanson.

 

* Construction allusive à la série télévisée 24 chrono dont la diffusion à la télévision béninoise coïncide avec la date de l’anecdote de l’église. On ne sait pas exactement dans quel quartier la scène s’est passée.

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