Anticipation Logique Elaboration Action

Le devoir de résistance

06/12/2014 16:49

 

CONFERENCE

donnée par Huenumadji AFAN

en introduction à la Dédicace de la pièce

Un continent à la mer !

de Ayayi Togoata APEDO-AMAH

« Les hommes libres sont des déchireurs d’horizon. Ils dérangent, avec une

insupportable lucidité, les hommes qui vivent en surface, et les institutions

 qui s’enlisent en elles-mêmes. », G. BESSIERE, Le feu qui rafraîchit,

Epiphanie, Paris, Editions du Cerf, 1978, p. 36

    En ce jour du samedi 09 juin 2012, je voudrais me permettre de porter à votre connaissance  – du moins à la connaissance de ceux qui l’ignorent – que mon cher collègue, compagnon     et ami Ayayi Togoata Apedo-Amah, enseignant-chercheur aux universités du Togo, est admis à la retraite, à compter du 1er avril 2012, après trente-quatre années de service bien rempli.

    Pour ma part, je suis tout heureux de voir enfin arrivée pour lui l’ultime occasion de mettre fin à ce calvaire épouvantable que constitue pour un enseignant- chercheur – vrai intellectuel – le fait de former indéfiniment des jeunes diplômés condamnés à embrasser l’incontournable carrière de chômeurs – « zémidjans ». Fini donc le calvaire !

     Il convient de le rappeler : lorsqu’il a pleinement conscience qu’il est bon gré mal gré assigné à un système d’exploitation esclavagiste, l’intellectuel ne peut se résoudre qu’à un service strict minimum, et consacre l’essentiel de son énergie à réfléchir à la libération et à l’épanouissement de l’individu humain. L’intellectuel évite de s’inscrire volontairement dans des schémas structurels dont le propre est de perpétuer le système servile en alimentant et en tonifiant les tendances opportunistes carriéristes de ceux qui y collaborent.

    Quoi qu’il puisse désormais arriver, c’est déjà en soi, pour mon compagnon Togoata,      une éclatante victoire de la résistance, d’avoir réussi à sortir du guêpier, sans devoir se compromettre avec les sollicitations opportunistes des créneaux d’alignement mental et d’embrigadement du savoir, véritable cénacle de la magouille et de la méritocratie postiche…

Un continent à la mer

    Pour marquer sa sortie du guêpier, le professeur Ayayi Togoata Apedo-Amah nous livre en prime un joli cadeau, une œuvre littéraire, une pièce de théâtre : Un continent à la mer !     Une grande métaphore.

    Pour saisir tout le sens de cette métaphore, il convient d’avoir à l’esprit le contexte général, il convient de se rappeler inlassablement que la situation politique dite d’ « Indépendance »,  -que vivent la plupart des pays africains -  est la dernière trouvaille qui a permis et qui permet aux puissances colonisatrices d’asseoir définitivement leur domination. En effet, après la traite négrière et la colonisation, l’ « indépendance » est la stratégie politique montée par les réseaux prédateurs pour perpétuer l’exploitation des peuples, en faisant semblant d’avoir restitué à ces peuples leurs libertés. Le cas le plus édifiant est celui des pays francophones de l’Afrique subsaharienne.

    Dès la fin de la deuxième guerre mondiale, ayant pris la mesure de la part déterminante de ces pays dans l’influence politique et économique de la France, et dont cette dernière ne saurait se priver, le Général de Gaulle, puis les dirigeants de la quatrième République française, et de nouveau le Général de Gaulle, ces dirigeants ont conçu, planifié et mis en œuvre une politique dite d’ « émancipation » des peuples colonisés, excluant en réalité toute idée d’indépendance –rupture, qui équivaudrait à une quelconque fin de la mainmise de la métropole sur les colonies.

    Cette politique s’est exécutée en trois étapes : l’étape de l’Union française, l’étape de la Communauté franco-africaine, l’étape de l’ « Indépendance ».

    A l’étape de l’Union française, les populations des colonies ont été amenées, à partir de 1946, à élire des députés qui ont siégé à l’Assemblée nationale française.

    A l’étape de la Communauté franco-africaine, par referendum organisé par le Général de Gaulle le 28 septembre 1958, les populations des colonies – à l’exception de celles de la Guinée-Conakry - ont  rejeté l’option « Indépendance ».

    A l’étape de l’ « Indépendance » en 1960, les populations ont été informées que leurs pays étaient devenus « indépendants ».

    De ladite « Indépendance », les populations jusqu’à ce jour ignorent et la nature, et le mode de son acquisition, et le mode de son emploi. Voilà le problème !

    Aujourd’hui, partout à travers le monde, les bien-pensants aiment crier à la ronde : traite négrière, crime contre l’humanité ; colonisation, crime contre l’humanité. Personne n’ose clamer : indépendance, crime contre l’humanité ! Pourtant, l’ « Indépendance » est un crime contre l’humanité d’autant plus abominable qu’il est impossible pour des victimes de guérir d’un mal dont elles n’ont guère conscience ! Pourquoi en effet chercher à être libre si l’on s’estime déjà affranchi ?

    L’on ne doit point l’oublier : l’acte de la Conférence de Berlin en 1885 est un acte d’expropriation territoriale. Par lequel les colonisés d’Afrique sont devenus des aborigènes dépouillés de leur propriété au profit des puissances européennes. Ils vivent désormais sur des territoires qui n’ont rien à voir avec la terre de leurs ancêtres.

    Mais les aborigènes expropriés, désarticulés de leurs nations-Etats originelles, n’ont pourtant pas conscience, ni de la portée, ni des conséquences de l’expropriation territoriale dont ils sont victimes, et qui fait d’eux à la fois des métayers et des apatrides à l’intérieur de nouveaux territoires découpés et acquis par les colonisateurs. La lutte pour la libération a été engagée, le plus souvent dans la confusion, comme s’il suffisait de chasser l’envahisseur hors du « territoire ». Hors de quel territoire ?

   Aussi bien les concepts comme « indépendance », « nation », sont des concepts équivoques, ambigus, dont on ne sait à quoi ils renvoient. S’agit-il de restaurer une  nation anté-coloniale ? Ou s’agit-il de construire une nouvelle entité rivée aux contours de l’Etat colonial ? Dans l’action politique, les deux concepts, en pratique, sont manipulés par l’élite politique à des fins de conquête ou de conservation du pouvoir. Les acteurs politiques, consciemment ou inconsciemment, nourrissaient l’illusion d’une expropriation du colonisateur, et n’ont obtenu en fin de compte qu’une délégation de pouvoir pour gérer l’Etat colonial. Le concept de « nation » n’est plus qu’un auxiliaire juste utile pour susciter, entretenir, galvaniser un élan « patriotique » morbide, irrémédiablement orienté vers une gestion (dé)vouée aux intérêts de la prédation.    

    Que de conflits géoethnoculturels devenus interminables depuis 1960, année des indépendances ! Sans oublier des mouvements ethno-nationalistes bien antérieurs – mouvement des « Mau-Mau » au Kenya, mouvement de la « Réunification du peuple Ewé » en Gold Coast (Ghana) et au Togo, on peut citer, entre autres, depuis 1960 : la sécession du Katanga au Congo-Léopoldville ; la sécession et la guerre du Biafra au Nigeria ; le conflit de la Casamance au Sénégal ; le conflit Mpla/Unita en Angola ; le conflit Erythrée/Ethiopie ; le conflit du Sahara occidental ; les crises rwandaise et burundaise ; le conflit Soudan/Sud-Soudan ; le conflit du Darfour ; les crises libérienne et sierra-leonaise ; la crise ivoirienne ; le conflit de l’Azawad au Mali. Naguère Zaïre, aujourd’hui République Démocratique du Congo, le Congo-Léopoldville demeure une terre invariablement soumise à des tentatives de sécession larvée…

     La vérité cinglante, c’est qu’à partir de 1960 a été instauré en Afrique un système apartheid, avec des majordomes agréés, dont la marque déposée est d’avoir été formatés pour servir comme gardiens préposés à la tête des colonies transformées en Etats bantoustans.[1]

Des enfants à la mer

    Le bilan de la gestion des régimes bantoustans est horriblement désastreux : monopartisme, formalisme de l’Etat de droit, formalisme du multipartisme et de la démocratie, violation massive des droits humains, ethnocentrisme et régionalisme forcenés, confiscation des richesses par la minorité prédatrice, outrageante paupérisation des populations laborieuses.

    Fuyant la misère ambiante, des enfants du continent pensent trouver leur salut au-delà des  frontières, s’exposant pour cela à tous les périls, singulièrement en se jetant à la mer, dans un élan de désespoir au bout duquel il y aurait l’espoir d’une renaissance.

    Un continent à la mer ! Mise en scène symbolique d’une embarcation, un radeau, dernière bouée de sauvetage où de malheureux citoyens pris au piège de l’aventure de l’émigration vers l’Europe se retrouvent pêle-mêle comme dans un panier à crabes, contraints de revivre toutes les avanies auxquelles ils ont tenté d’échapper. Ironie du sort, les voilà partageant « sur un radeau de clochards en route pour l’enfer » la même situation de détresse que certains de leurs bourreaux, eux aussi à leur tour victimes du système d’oppression qu’ils ont – il n’y a pas si longtemps encore - contribué à entretenir.

Sans fioriture

    Au-delà du drame de la perdition en mer, l’auteur, Ayayi Togoata Apedo-Amah, restitue en rétrospective, sans détours, sans fioritures, sans ménagement, un monde d’abominations : assassinats, trahisons, délations, culte de la personnalité, escroquerie, pillage des ressources par la mafia nationale et internationale, prostitution, femmes violées même par des animaux, des chiens, canailleries et outrages de toutes sortes.                     

    L’onomastique - étude des noms des personnages – ne laisse aucun doute sur le pays dont sont ressortissants les infortunés sinistrés en action : Aduayi, Adjo, Sika. Et la mise en garde est tonitruante : même en s’appelant Nanbog ou Kpatcha, même en étant un dignitaire, un colonel-ministre, même en étant un fidèle serviteur du système, l’on n’est jamais à l’abri de la machine répressive de l’Etat bantoustan !...          

    Mais surtout, on le voit bien : le style de Togoata est d’un réalisme direct, violent et crû, dense et sans pudibonderie, choquant et délibérément provocateur. Comme dirait l’autre, nous voilà en plein dans le style « apedo-amien », dans tout son éclat, dans toute sa splendeur ! En fait, la perspective chez Ayayi Togoata Apedo-Amah n’est nullement le souci d’une quelconque didactique d’une quelconque écriture normative dont raffolent tant certains adeptes d’un académisme littéraire invétéré. Il s’agit bel et bien de la liberté d’expression taillée dans le roc, où le fond libre s’exprime dans une forme libre.

… « Nouvelle génération »

    Et voilà qui nous renvoie tout droit – par la thématique, l’architecture dramatique, la symbolique et le style - à la lumineuse époque des années 1985-1990, époque où prit naissance au Togo – comme l’affirment volontiers certains critiques - l’écriture d’une « nouvelle génération », qui a franchi les frontières et a avantageusement négocié sa place au sein de la littérature mondiale.

     Sublime effet contagieux de Sony Labou Tansi ? L’on ne saurait le nier ou le dissimuler : Ayayi Togoata Apedo-Amah fut le premier à mettre au programme des Lettres modernes de l’Université du Bénin – aujourd’hui Université de Lomé – et à étudier avec intensité deux œuvres théâtrales majeures de l’écrivain congolais, Je soussigné Cardiaque et La Parenthèse de sang. A ceux qui seraient aujourd’hui tentés de s’introduire par effraction dans le registre dit de la « nouvelle génération », et qui s’acharnent avec fureur et hargne à prendre d’assaut tous les univers, probablement pour emmêler les catégories et suborner les esprits faibles, Un continent à la mer ! met le « holà », en donnant clairement le « la »…

Primum philosophare

    Avec Un continent à la mer !, Togoata rappelle avec insistance que le salut du peuple passe par la résistance, qui est d’abord une prise de conscience féroce, pour mettre un terme à la prévarication, à l’ « excès de lâcheté et d’obéissance ». Car, ainsi que l’affirme un personnage, « nos petites lâchetés ont produit une lâcheté avec majuscule qui a fini par faire de nous un peuple de chèvres sous la botte de despotes ignares et voleurs. »[2]

     Toujours constant, fidèle, égal à lui-même, Togoata est celui-là qui n’a jamais peur de porter constamment jusque dans son look les idées qu’il porte dans son fond intime. Togoata porte  le Togo comme la nuée qui porte l’orage et la pluie…

    L’année dernière, un éminent homme politique, citoyen du Togo, dont le parcours est celui du prototype même du parfait majordome agréé, qui du reste a l’habitude de se prendre toujours au sérieux, qui s’estime toujours homme à la pointe de tout et partout dans l’univers visible et invisible, cet éminent homme politique préconisait, lors d’une de ses conférences opportunistes taillées sur mesure, que l’enseignement universitaire soit davantage orienté vers la science, la technologie et la formation professionnelle. Langue de bois ! Ouais ! l’éternelle grande diversion que de laisser croire que les esprits sont appelés à demeurer indéfiniment accrochés à l’instinct du « primum vivere », d’abord vivre. Délicate manière d’induire les individus à s’abstenir de réfléchir afin de sortir de leur stupide condition carcérale !

    Non. Primum philosophare. D’abord philosopher. Priorité à la réflexion !

    Je voudrais partager avec l’éminent homme politique ce que Togoata m’a confié il y a trois jours : « Les esprits naïfs ne soupçonnent pas qu’une plume peut engendrer un monde… »

    Question : Acceptons-nous d’être naïfs ? Bien sûr, il revient à chacun d’y répondre pour soi, en toute conscience…

    Tout de même, gardons-le pour certain : nul n’est tenu d’être martyr, personne ne peut se justifier d’être prédateur.

Huenumadji  AFAN

A suivre !...

BCCM/PS/CHRONIQUE/09062012



[1] Au Togo, - territoire facticement placé sous mandat de la Société des Nations, puis sous tutelle de l’Organisation des Nations-Unies, mais de fait colonie française - , l’avènement de la Bantoustanie a été précoce et a connu les successions ci-après : Nicolas Grunitzky, majordome agréé, a été premier ministre de 1956 à 1958 ; suite aux élections législatives anticipées du 27 avril 1958, Sylvanus Olympio, majordome agréé, prend la relève d’abord en tant que premier ministre (1958-1961), puis comme président de la République (1961-1963) ; de nouveau Nicolas Grunitzky, majordome agréé, cette fois comme président de la République (1963-1967) ; Gnassingbé Eyadèma, majordome agréé, en tant que président de la République de 1967 à 2005 ; depuis 2005, Faure Gnassingbé, majordome agréé, président de la République.

    Le régime Faure Gnassingbé est spécifique, dans la mesure où il s’apparente à une République monarchique dynastique ayant aujourd’hui la caution morale d’une « Commission Vérité Justice Réconciliation » (CVJR) dont on peut se demander si elle n’a pas été mise en place pour brouiller l’histoire politique du Togo et servir de béquille au système prédateur…

[2] Un continent à la mer !, Editions Awoudy 2012, Lomé, page 32

 

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