Anticipation Logique Elaboration Action

Introduction à une poétique du Fa

21/07/2015 10:38

Préface au livre du Pr. Kakpo Mahougnon

Internet est aujourd’hui le plus puissant support de communication horizontale entre les êtres humains de toute la planète. Aussi curieux que cela puisse paraître, les centaines de millions d’individus qui se servent chaque jour de ce média en ignorent, pour la plupart, la raison principale du succès : le système hypertexte. Nul ne peut leur en vouloir, le système est ainsi conçu pour simplifier la démarche à ses utilisateurs.

L’hypertexte est un domaine de ressources documentaires constitué d’unités d’informations liées entres elles, mais aussi à d’autres domaines par des liens numériques appelés hyperliens ou liens hypertextes. Les unités d’information liées, quant à elles, sont désignées par le mot de « nœuds ». Un nœud est un signe (mot, paragraphe, image, icône), qui renvoie à un autre document. Le système hypertexte consiste à cliquer sur le nœud du document d’origine pour aboutir à une cible, autre document ou autre unité d’information, soit dans un souci référentiel, soit dans une approche métalinguistique, poétique ou autre. Le document de destination peut contenir à son tour d’autres nœuds et, ainsi de suite, les données étant disposées en parallèles comme des piquets, le système hypertexte permet de naviguer virtuellement d’un document à d’autres.

C’est ce système qui a permis, la conception, en 1989, de la plus vaste toile d’informations au monde, le World Wide Web. Ici, le domaine de ressources documentaires est appelé page web. Il est généralement écrit en langage HTLM et est accessible grâce à un URL.

Or, avant Tim Berners-Lee, avant que Ted Nelson invente, en 1965, le mot d’hypertexte et que Douglas Engelbart en fasse une application connue sous le nom de NLS, avant même l’informatique – pourquoi avoir peur de se l’avouer ? – il y avait Ifa.

Qu’est-ce que Ifa ?

Ifa, Fa dans le présent livre, est un système hypertexte, un vaste réseau d’informations, constitué de domaines de ressources documentaires appelés « du » et disposés en parallèle dans la tête d’un individu appelé babalawo (bokonon dans ce livre). Un collier sert de click pour passer d’un « du » à un autre. Ces « du » sont écrits en langage binomial sous forme de traits verticaux en deux colonnes de quatre lignes. Sous chaque « du » se cache une masse d’informations dans des domaines aussi divers que la médecine, la morale, la sociologie, la zoologie, l’histoire, la philosophie, la religion, la littérature… Chaque discipline vient y faire son marché, laissant une information pour mieux s’en approprier une autre, et évoluant ainsi, de telle manière que même en maîtrisant les informations dans les seize dits cardinaux, il n’est pas possible de connaître Ifa, les coefficients de l’ensemble des « du », dans le triangle de Pascal, étant respectivement de 16 et p inférieur ou égal à 16, donc p indéterminé. Quoi qu’il en soit, le binôme de Newton nous laisse envisager des millions de « du ».

            C’est sur un des aspects de ces quelques millions d’hypertextes que mon ami, le Professeur Mahougnon Kakpo, a réfléchi pour produire, voici maintenant cinq ans, son essai intitulé Introduction à une poétique du Fa. L’ouvrage, de 176 pages, était constitué, après la préface d’un autre spécialiste, le Professeur Issaka-Prosper L. Lalèyè, une note de l’auteur sur les symboles utilisés et une introduction, de deux chapitres suivi d’une conclusion, de deux annexes et d’une bibliographie. Le premier chapitre a été consacré à l’origine du Fa et à la description du système. Le deuxième quant à lui se penche sur un « du » en particulier pour en proposer une poétique : le tula-do-lo-gbe.

            Le succès de cet ouvrage a amené l’auteur à décider de sa réédition en 2009. Normalement, je veux dire d’après une norme des milieux universitaires francophones auxquels il appartient et pour lesquels il me permettra ici encore de dire mon peu d’admiration, il n’avait qu’à rechercher les épreuves de l’ouvrage édité et les renvoyer à l’imprimerie.

Au contraire, je l’ai vu déployer toute une curiosité, une quête de l’absolu, un doute systématique et une étonnante humilité pour revenir sur ce que lui-même avait écrit déjà. « Possèdes-tu tel ouvrage ? » « Comment traduirais-tu, toi, tel énoncé yoruba en français ? » « Tel auteur affirme gratuitement telle chose et j’aimerais bien savoir ce qui l’y a conduit »… Et cela ne finissait pas. Pourtant, il est utile de signaler que non seulement il pratique Ifa dans sa déclinaison ésotérique, mais encore il a bientôt une dizaine de publications derrière lui.

Il était motivé par un souci pédagogique total, un désir de ne laisser rien inexpliqué, en omettant des fois que cela n’est ni possible, ni indispensable. Il envisagea même, un moment, de remettre en cause la structure actuelle de l’ouvrage, en y introduisant le même type d’analyse sémiologique sur d’autres « du ». Et c’est encore son souci pédagogique qui, à la quête de l’unité et de la cohérence de sens, le poussa à modifier ce projet après des mois de travail et à introduire simplement quelques précisions dans le texte original.

            C’est pour témoigner de cette disponibilité à la vérité, de toutes ces qualités de chercheur que j’ai vu se déployer ces derniers mois, que je suis content du privilège qui m’est accordé de préfacer cette deuxième édition.

Normalement, je devrais décliner l’invitation en toute humilité. Car d’abord, je ne suis pas universitaire et je le revendique. Ensuite, mon rapport à Ifa est encore, aujourd’hui, un rapport de soumission, d’appartenance, mais aussi un rapport d’apprentissage. Je veux dire que culturellement, sans avoir eu mon mot à dire, sans même être consulté, je me retrouve sujet et objet d’Ifa dans la plupart de mes gestes quotidiens voire dans la parole que je porte. Mais je ne connais toujours pas Ifa. Je ne sais pas qui me porte. Je ne connais pas les dérivations de l’itinéraire où il m’amène. Toutefois je me laisse porter, pas en croisant les bras, mais en cherchant à comprendre. Et, pour l’instant, je n’en suis qu’à l’abécédaire.

Voilà pourquoi, je considère la démarche de Mahougnon Kakpo comme fondamentale et fondamentalement révolutionnaire.

Révolutionnaire parce qu’elle signifie que dans le Département des Lettres Modernes de l’Université Nationale du Bénin, la recherche est possible, qu’il y a exception au mandarinat, que la misère, c’est-à-dire l’incapacité d’utiliser son intelligence pour inventer des richesses de perspectives, n’est plus totale, que l’espérance est permise malgré la lourdeur de tous ces maîtres-cancres et assujettis qui, complexés par leur propre ignorance de qui ils sont, se sentent alors investis de la mission de maintenir le statut quo en réduisant la recherche en littérature à de simples clausules conjuratoires délayées dans des compilations d’œuvres que la plupart ne prennent même pas la peine de réaliser eux-mêmes.

Fondamentale parce que la Poétique, si elle a évolué depuis Aristote jusqu’aux balbutiements méthodologiques de Tzvetan Todorov, garde une constance dans la faculté qu’elle s’impose d’aboutir à la structure et au fonctionnement du langage qu’elle révèle, par induction : « dans tout morceau de notre corps, il y a à la fois du sang, des muscles, de la lymphe et des nerfs : cela ne nous empêche pas de disposer de tous ces termes et de les utiliser sans que personne proteste. » Or, si le corpus d’Ifa est infini ainsi que nous l’avons vu, l’appréhension du phénomène me semble impossible en dehors d’une vue générale de la structure et du fonctionnement. Structure et fonctionnement que par induction, à partir de séquences successives, la Poétique permet de révéler.

C’est ce travail qu’amorce sur Ifa Mahougnon Kakpo qui, j’en suis sûr, ne va pas tarder à récidiver. Je me permets de l’en remercier.

Camille Amouro

© 2014 Tous droits réservés.

Créer un site internet gratuitWebnode