Anticipation Logique Elaboration Action

Guerre et Paix

08/06/2015 17:57

 

                    Un matin, nous nous étions retrouvés en classe et  nous avions appris collectivement la nouvelle : des dizaines d’enfants de notre classe d’âge venaient d’être fusillés à bout portant par des policiers en Afrique du Sud. Il n’y avait pas de télévision à l’époque, mais malgré notre âge (11-13 ans) nous nous organisions pour le partage de l’information. Un tel écoutait la BBC, un tel autre la Voix de l’Amérique, un tel autre encore RFI et tous la radio nationale. Nous rendions compte mutuellement de nos sources et chacun faisait son propre point. C’est ce que nous fûmes après notre détresse collective, les pleurs de certains, l’ébahissement d’autres. Quand j’y pense aujourd’hui, je me rends compte que nous nous sentions vraiment concernés par la vie et que la solidarité avait un sens.

            Le lendemain, quand dans la cour de l’école chacun avait rendu compte de ses informations, nous avions compris qu’effectivement l’heure était grave. Il y avait un gars. Il s’appelait Steve Biko et dirigeait le mouvement Conscience noire. Il avait construit un hôpital pour soigner les habitants des bidonvilles. Le gouvernement n’aimait déjà pas trop cela. Mais en plus, il demanda aux Noirs de refuser de se faire scolariser dans la langue maternelle des Blancs et d’apprendre leur propre histoire. Le pouvoir blanc l’arrêta et le tua. Des milliers d’enfants envahirent alors la rue. La police chargea et en descendit par dizaines. Voilà ce que nous nous étions dit, dans la cour, ce lendemain matin. J’avais été désigné pour écouter la Voix d’Afrique du Sud et j’avais retenu que les manifestants étaient à « la solde du terroriste Nelson Mandela » et que « le gouvernement appelait à la paix. » Pour nous, « terroriste » voulait dire quelqu’un qui sème la terreur et cela nous embrouilla beaucoup car ici, Nelson Mandela était déjà un héro. Quant à la paix, une camarade avait une idée bien précise de ce que cela signifiait car elle avait réagi : « c’est lui qui tire et il appelle à la paix ? e nԑ ɔ na vԑ wu kpԑɖe ». Et nous fûmes spontanément déterminés, avec cette fougue juvénile, cette insouciance qui nous fait croire qu’on peut tout avant de nous poser la question du comment, à nous rendre à Pretoria pour marcher aux côtés des autres enfants. Sans nous douter que ce n’était pas la porte à côté

            Cela s’était passé à Cotonou au Bénin. Le même endroit où il y a quelque semaine le chef du gouvernement a récemment ordonné l’arrestation d’un député qui se réclame de l’opposition et qui a eu le culot de vaincre son fils pendant des élections législatives. Une bonne partie de la ville a été envahie par des jeunes, partisans ou non dudit député, appuyés par des députés. Des routes internationales ont été coupées par des pneus brulés. Les voyous ont pris le contrôle de l’arrondissement d’Agla. Certains citoyens ont souhaité à haute voix : « vivement que cela tourne une page ! Autrement, cela n’aura servi à rien. » D’autres en retour ont repris la rengaine du gouvernement : dans l’intérêt de la paix, il vaut mieux garder le statu quo. Exactement comme dans cette Afrique du Sud là où le monde entier reconnaissait l’état de guerre à l’exception du gouvernement et de son parrain britannique, où l’individu qui fut célébré plus tard comme l’icône de la paix et de l’espérance était considéré comme un terroriste et traité comme tel, où certains citoyens étaient contre le régime de l’apartheid, mais étant incapables d’envisager un autre mode de gouvernement se résignaient dans l’intérêt de la paix, où le gouvernement soutenait - à peine discrètement – le mouvement zulu de Buthelezi contre l’ANC et les autres partis à majorité noire, puis appelait ensuite à la paix.

            Mais comparaison n’est pas raison. D’ailleurs, nous ne sommes pas dans un Etat comme l’Afrique du Sud de l’époque. Nous sommes seulement dans un petit bantoustan francophone du nom de Bénin et avons à faire à un gouvernement local. Et le statu quo qu’on veut conserver ici serait tout simplement non envisageable dans les bantoustans sud-africains au plus fort de l’apartheid.

            Le statu quo à conserver, c’est une autocratie. La plus abjecte, la plus mufle, la moins soupçonnable des autocraties que « le monde moderne » ait jamais créés. Imaginez un Etat qui « organise des élections législatives »  où des députés à l’assemblée nationale sont élus à travers une flopée de clubs électoraux mais où la moitié de ces « élus » donne ensuite procuration officiellement au chef de l’exécutif pour choisir démocratiquement le président de l’Assemblée nationale.

            Le statu quo à conserver, c’est le triomphe de la paresse et de l’affairisme sur la bonne volonté, une ambiance sociale de dégénérescence  programmée où l’on ne peut plus gagner son pain en travaillant, mais où il suffit de plates courtisaneries bien relayées par les médias, d’auto-humiliation particulièrement pathétique, de capacité à organiser des messes d’action de grâce et des marches de soutien en faveur du chef du gouvernement, pour tirer son épingle du jeu. C’est la corruption généralisée à tous les niveaux ponctuée de scandales financiers réguliers dont pas un seul n’épargne le gouvernement ou un de ses membres. Le gouvernement des Pays-Bas qui entretenait depuis deux décennies une coopération exclusive avec le Bénin, le Bhutan et le Costa Rica, basée sur la durabilité, a dû suspendre dernièrement cette coopération lorsque le gouvernement béninois a détourné de l’argent octroyé pour l’eau dans les villages.

            Le statu quo, c’est un chef de gouvernement qui déclare, non avec regret, employer « des délinquants » dans son entourage immédiat, son gouvernement, ce qui fait d’office de lui un mafieux non repenti et qui permet de comprendre les enlèvements d’individus, les disparitions suspectes, la justice sur mesure, les vices et les sévices dont sont victimes toute personne des métiers d’expression qui ont la folie de suggérer une alternative à l’autocratie. Et je sais précisément de quoi je parle.

            Le statu quo, c’est un individu qui se fait appeler docteur, qui serait économiste et qui s’est systématiquement trompé d’au moins cinq (5) points sur les prévisions de croissance d’une économie qu’il s’est lui-même chargé de diriger. Les plus médiocres, les plus incompétents à travers le monde n’avaient jamais réussi, avant lui, à se tromper de plus d’un (1) point. Et voilà pourquoi le statu quo, c’est également la hausse permanente des prix des denrées alimentaires, des loyers, de l’énergie électrique de plus en plus improbable, de l’eau quand il y en a, la paupérisation systématisée de la classe moyenne, l’augmentation exponentielle du nombre de personnes qui n’arrivent pas à se faire soigner, de nouveaux nés jetés dans des rigoles ou des marécages, de chômages techniques réguliers liés à l’absence d’énergie, la généralisation de la prostitution officielle et non officielle.

            Le statu quo, c’est la mort des médias entendus comme supports d’information. C’est le relativisme moral, la profusion des églises, la célébration du mensonge, le recrutement d’hagiographes mal inspirés dans les métiers de la littérature, de la communication, du cinéma et de la musique, la mort de l’art. C’est la faillite intellectuelle dans laquelle le pays où il y a certainement le plus d’universités par nombre d’habitants délivre en quantité industrielle des diplômes non valides nulle part parce que plus aucune de ces universités ne figure dans aucun palmarès. Même la première université d’Etat a fini par être retirée des cents universités africaines classées par ordre de crédibilité.

            Voilà le statu quo que l’on veut maintenir ! Le pire est-il vraiment imaginable ? J’en doute. En tout cas, dans l’histoire moderne, aucun autre Etat n’a encore réussi à accumuler en un laps de temps aussi limité, autant de tares à la fois tout en s’autocélébrant, tout en feignant les problèmes, tout en confisquant la totalité des médias pour le pataquès redondant, ennuyeux et insensé d’un seul individu. A la rencontre Chine Afrique, le président sud-africain s’est vu obligé d’expliquer aux Chinois que la présidence en exercice de l’UA, assurée alors par le Bénin, était juste une fonction honorifique mais que la présidence du Conseil était assurée par une personne compétente. Toutefois, une chose est d’accumuler ces tares, autre chose est de se résigner à les maintenir sans que j’arrive à comprendre pourquoi.

            Lorsque vous posez la question dans la population, une bonne partie condamne cette résignation et on se demande qui vote réellement. Il reste tout de même quelques individus en creusant dans ce que les marxistes appellent le « lumpenprolétariat » pour vous expliquer que le statu quo garantit « la paix ». Et voilà où je voulais en venir ! Car lorsque j’entends ça je me trouve à revivre en détail cette scène de mes douze ans en réentendant fort distinctement, avec son timbre, la voix de ma camarade protestant : « c’est lui qui tire et il appelle à la paix ? e nԑ ɔ na vԑ wu kpԑɖe ».

            En effet, ici aussi, on tire de plus en plus facilement. Sur tel ministre, tels officiers supérieurs de l’armée, tels étudiants parce qu’ils ont tout simplement emprunté une route où quelqu’un a estimé que le cortège présidentiel pourrait passer, tel autre encore parce qu’il n’aurait pas porté de casque su sa moto, tel membre de la société civile, tel homme d’affaire qui n’a pas voulu céder des actions de son hôtel, tel citoyen de Ouidah qui a eu la mauvaise inspiration de vouloir traverser une route internationale après le passage de l’autocrate, tel zem parce qu’il n’aurait pas répondu à la sommation d’un flic… On tire. Et on bat à mort aussi tel cet étudiant qui menait une revendication corporatiste pour les franchises universitaires… Les plus riches et les plus futés ne s’en sortent que par l’exil. Comme ce milliardaire copain du chef du gouvernement qui l’a accusé d’avoir eu l’intention de l’empoisonner avec du spafon, ou ce juge qui a prononcé un non-lieu sur une présomption de coup de putsch, ou cet avocat qui s’est donné la licence de dénoncer la corruption au sein de la présidence dont il était porte-parole. Sous cet autocrate on a tué, on a battu, on a torturé, on a emprisonné, on a enlevé, on a humilié, on a fait disparaitre des individus. On a fait systématiquement tout ce qui se fait dans une guerre. Et appeler aussi à la paix !

            Quoi qu’il en soit, « le style est affaire de morale et les situations extrêmes ne supportent pas les trucages ». Je n’ai donc pas l’intention d’entamer une dissertation sur la guerre et la paix ici. Je sais seulement, et tout le monde devrait le savoir, que, sémantiquement, lorsque la paix est invoquée, c’est qu’il y a déjà la guerre. Quelle que soit l’hypocrisie dont on enrobe cette guerre et quels que soient les desseins adjectifs dissimulés dans les circonvolutions où l’acte est présenté comme un prédicat, le forfait comme un ultimatum. Un pays en paix n’invoque jamais la paix tel qu’on peut le constater dans le monde entier. Si bien qu’intellectuellement, la preuve la plus réelle de l’état de guerre est l’invocation de la paix.

            Le Bénin est donc en guerre depuis un certain temps. Il ne faut pas s’y méprendre. Ne pas le percevoir, c’est faire preuve de mauvaise volonté, c’est conspirer consciemment contre la paix. La seule nuance avec les autres guerres est que là, le moment arrive rapidement où les victimes refusent de se faire taper dessus, que là les tirs ne partent pas dans un seul sens. Serions-nous si abrutis pour être les seuls incapables de le percevoir ?

            Voilà pourquoi, tout en regrettant la mollesse disproportionnée de l’ensemble des hommes et femmes politiques face à une telle barbarie, à de telles violences, de telles dépravations, une telle misère morale, intellectuelle et matérielle, et bien que je sois contre le messianisme et la réduction équationnelle de la politique à quelques noms, il me semble important de reconnaître ici le caractère citoyen et la constance de l’action d’une femme comme Célestine Zanou, régulière et loyale à son propre combat, le positionnement clair et constant contre ce régime ainsi que la conscience de leur rôle de parlementaires de personnes comme Bruno Amoussou, Lazare Sèhouéto, Eric Houndété, Ismaël Serpos Tidjani, Saka Fikara. Imprimer ces noms aujourd’hui qu’une nouvelle messe commence me paraît nécessaire pour ne pas nous laisser baiser par des pantins qui ont eu à échanger une veste contre un fromage. Et nous souvenir d’une Collette Houéto contrainte à la démission dès les premières heures du régime pour n’avoir pas voulu ramper. Et me souvenir, moi, de la solidarité d’un Mahougnon Kakpo ou de la tolérance d’un Mathurin Nago qui, tout en ayant été de l’autre côté, pouvaient souffrir de mes critiques à leurs risques et périls. La solidarité fut une denrée suffisamment rare dans cette ambiance, y compris des autres personnes évoquées, pour que je me permette de ne pas le souligner.

            Ceci réglé, je me sens en quadrature de phase avec tout ce High life dans son combat actuel : la révision de la constitution. Un document – car une constitution n’est jamais qu’un document – qui a permis la situation objective que je viens de résumer de manière fort sommaire, est forcément mauvais et mérite d’être déchiré et changé, quitte à déposer d’abord à Missrété les responsables d’une telle faillite. Quel que soit leur niveau de responsabilité dans la faillite. Quoi ? Serions-nous devenus incapables à ce point de réfléchir à ce qui est bon pour nous ? Au point de ne plus remarquer ce qui est tellement mauvais pour notre propre survie ? Lorsqu’un Lԑgba ne s’impose plus, dans notre culture, on le détruit tout simplement et, avec des ingrédients similaires, on en érige un autre plus imposant, plus prometteur. Pourtant, c’est au Lԑgba que nous confions notre maison et notre destinée. Comme nous confions la protection et la destinée du village au To-Lԑgba. Cela veut dire que même si la constitution avait été un fétiche, les mœurs auraient permis de la rebâtir, ne serait-ce que pour la protection du village.

Camille Amouro

© 2014 Tous droits réservés.

Créer un site internet gratuitWebnode