Anticipation Logique Elaboration Action

Fidèle à sa folie

09/11/2014 12:48
BCCM/PS/CHRONIQUE/20112013

« Nous qui sommes hommes, ne savons-nous pas bien jusqu’à quel point d’autres hommes ont pu être ou imposteurs, ou dupes ? » FONTENELLE

   Aboyer avec les chiens, hurler avec lesloups, tel hélas ! semble être le mot d’ordre général pour, dit-on oucroit-on, échapper à la déchéance et se ménager un minimum de réussite socialemesuré à l’étalon de l’ordre prédateur.

    Or, tout détenteur d’une folie tient à safolie jusqu’au bout. Convaincu que l’imitation servile est la plaie, la grandeplaie de l’humanité, le fou s’attache à sa folie et n’abdique jamais. Point dereniement, point de renonciation. Aussi bien la généreuse Salomé, personnagecréé par Kadjangabalo Sékou dans son œuvre théâtrale La folie de Salomé (Editions Awoudy, Lomé, 2013), n’a-t-elled’autre choix, fidèle à sa folie, que d’entrer en résistance. Martyre, « elle déclenche un rire dont la sonorité autimbre de défi et d’éternité est reprise de loin en loin par l’écho »(Page 78). Car le résistant, même tout seul, survit et, tel l’écho, sereproduit à l’infini…

    Tout seul ? Oui, la solitude, à elleseule, vaut le grand nombre et vaut condamnation : « Caïphe, souverain sacrificateur juif, donnece conseil au peuple d’Israël : un seul doit mourir pour que les autresvivent. Mais ce disant, il ne voulait pas protéger le peuple de Dieu. Il avaiten vue les intérêts du Sanhédrin. » (Page 21) Comprendre : lesintérêts de l’élite. Temporelle et spirituelle.

    L’élite, véritable gâchis ! Depuis lanuit des temps, les opprimés ont subi toutes sortes d’avanies : esclavage,traite, colonisation, indépendance, monopartisme, démocratie, monarchiedynastique… Et depuis des lustres, contre ces maux, des mots et descomplicités. Cinquante, cinquante-quatre, cinquante-sept ans après… Oui, la Féanf et les "PrêtresNoirs"[1]. Des énergies d'alors,dont on est en droit de se demander ce qu'elles sont devenues.

    A y regarder de près, l’on s'aperçoit quebon nombre parmi ces hauts cadres universitaires - dont beaucoup se prétendentintellectuels - ont cru avoir atteint leur objectif, dès lors qu'ils ont euaccès à un certain pouvoir. Instinct de domination, instinct de pouvoir: voilàen quoi tient le grand Baal, sève nourricière de la destruction des sociétéshumaines… La contribution des grands intellectuels au maintien du statu quo estet demeure substantielle. Mandataires universels, ils n’entretiennent,aujourd’hui comme hier, que le seul rêve de leur mission : propagerpartout, de convergence en convergence, de métastase en métastase, une féalepacifiante « paix », au détriment des peuples.

    Oui, certains, parmi ces prêtres quis’interrogeaient, brandissant et imposant en vrac leur négritude, donnèrent lachasse aux dignitaires et prélats expatriés, prirent d’assaut les chairesépiscopales, investirent les diocèses. Puis ils se firent complices des dictateurs,des despotes, et bénirent – hantés par Bossuet – les schémas d’assassinat desrépubliques, et d’édification des monarchies dynastiques. Quant à la jeunegénération nouvellement intégrée dans la prélature, la voilà férocement adepte,s’abreuvant aux sources d’une infecte diplomatie mondialisée, brassantconfusément les dossiers et les affaires de la cité, se mêlant de tous lesbrouillages sauf de vérité et de justice. Courir après l’ombre. Ah, lespharisiens ! Rien de plus triste que d’induire les fils des hommes àl’impasse, et à l’incertitude des labyrinthes ténébreux, rien de plus décevantque de rater sa mission à coups de crosse et de lettres pastorales !...

    Pour faire diversion et couvrir les affresdu statu quo, les opprimés sont abreuvés de spectacle tout imbroglio. « Le spectacle est partout. Dans notrevie, dans notre mort ; sur notre solitude, notre pauvreté ; sousnotre obésité récente, notre chronique paludisme. Tout est spectacle. Je suisspectacle, tu es spectacle. Nous sommes spectacle et vous êtes spectacle. Il ya partout le spectacle. » (Page 74)

   Salomé ne se laisse pas divertir. Commenaguère Soukou, personnage principal de la pièce de théâtre Le bal des fous[2]elle clame sa désapprobation, sonindignation.

   Assurément : vérité pour hier, pouraujourd’hui, et pour demain, lorsque la cohue des opportunismes de tous bordsest en branle, et qu’il devient difficile de démêler qui est de l’opposition dusystème, et qui est de l’opposition au système, l’individu humain doit résolumentsavoir être « à contre-courant du contre-courant. »[3]

Huenumadji AFAN

A suivre !...

[1] a) Féanf : Fédération des Etudiants d’AfriqueNoire en France (FEANF), mouvement politique estudiantin d’avant-garde, desannées 1950-1970.

    b) Manifeste publié en 1956pour stimuler l’émergence en Afrique d’une Eglise catholique mieux adaptée auxréalités africaines, Des prêtres noirss’interrogent a été réédité en 2006 et en 2010. Cf. Des prêtres noirs s’interrogent Cinquante ans après…, présenté parLéonard Santedi Kinkupu, Gérard Bissainthe et Meinrad Hebga, EditionsKarthala-Présence Africaine, Paris, novembre 2010.

[2] Komlan Sélom Gbanou, Le bal des fous, inédit, Lomé, 1989. Kadjangabalo Sékou fut lemetteur en scène principal de cette pièce de théâtre représentée par la Troupe ATLAS (AllianceTogolaise des Lettres et des Arts du Spectacle) au CCF (Centre CulturelFrançais) de Lomé les 17 juin 1989 et 02 février 1990.

[3]Kadjangabalo Sékou, « A contre-courant du contre-courant », in Propos Scientifiques n° 11, juin1990,          pp. 84-87.

 

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