Anticipation Logique Elaboration Action

La Danseuse de l'Himalaya

09/11/2014 12:31

Théâtre en dix tableaux

 

«  Mon cœur délivrera des paroles de science, mes lèvres s'exprimeront avec sincérité. »

Job, 33, 3

 

Les personnages

Pierre perfide : journaliste.

Le prologue : également membre du jury quand Pierre Perfide soutient son mémoire de fin de formation en journalisme. C’est lui qui raconte l’histoire.

La Danseuse de l’Himalaya : son histoire a valu à Pierre Perfide un Prix.

Les membres du jury : trois, dont le prologue.

Le député 1 : de la mouvance, il veut devenir ministre.

Le député 2 : de l’opposition, il est réputé brutal et incohérent.

La compagne de travail de Pierre Perfide.

 

Prologue

Le temps s’est arrêté par ici depuis un certain temps. Pour être connecté à l’air du temps, on dira que nous sommes hors de la zone de couverture. Pourtant, il ne s’agit pas d’événements imprévisibles. Nous sommes tombés depuis longtemps déjà. Dans le chaos. Comme une pomme verte dans un puits sec. Ce qui est intéressant dans le chaos, c’est sa propre structuration qui répond à une logique d’exception. Le chaos n’est pas n’importe quoi. Et quiconque n’a intégré la logique d’exception est incapable de comprendre le sens de ses mots.

Le temps a rendu l’âme. Endormi dans le seigneur. Pour ensuite se régénérer dans des mots. Les mots ne nous appartiennent pas et tout le monde le sait. Chacun est donc libre de les prendre comme il veut, de les retourner, d’en jouir avant de les repousser. C’est ce que les hommes et les femmes de ce pays ont décidé collectivement depuis que le temps est rappelé à Dieu. Depuis ces inquiétantes années où la terre les aimait encore sans qu’ils s’en doutent.

Il y a eu d’abord l’année du changement. Il a duré quelques mois de l’ancienne logique, le temps de fabriquer une armée de flagorneurs qui répondent tous au nom d’écrivains. Ecrivaillons au chômage, étudiants récemment diplômés et autres frotte-manches serviles se précipitèrent autour de la jarre, non pas pour boucher des trous, mais pour en creuser de nouveaux, plus réguliers et bien plus larges.

Puis, il y a eu l’année de l’émergence : trois ans dans l’ancienne logique. La production a pu être baissée grâce à la subvention des importations. Au bord du gouffre, nous avons effectué un grand pas en avant. C’est aussi l’année des nouveaux griots, des clips que les autres ne consomment pas parce qu’ils n’y comprennent ni le sens, ni la logique, encore moins le rythme. Mais, résolument nationaliste, la chaîne publique leur accorde le reste de l’espace. Je veux dire en dehors des meetings de remerciement, des messes d’action de grâce, des marches de soutien…

Ensuite il y a eu l’année de la LEPI. C’est un phénomène fort intéressant dans la nouvelle logique du temps car il s’agit d’une année transversale qui se poursuit encore, le temps actuel n’étant pas inscrit dans le plan mais dans l’espace. On parle de troisième dimension. L’année de la LEPI est une grande année de bavardage national où les uns décident qui est citoyen et qui ne l’est pas, un même individu pouvant être doublement citoyen, et les autres s’agitent alors qu’ils sont décrétés fictifs.

Ensuite, il y a eu l’année de la refondation. Cela a duré deux mois. C’est juste parce qu’une nouvelle année s’est invitée plus tôt que prévu : l’année des champs de coton. Celle-ci a duré deux ans faits de retour de veste, de limogeages et de désenchantements inexpliqués. En réalité, les nouveaux cadres s’embrouillent parce qu’ils n’arrivent pas à suivre le rythme des évolutions décidées au sommet. C’est également l’année du silence des territoires d’expression, virtuellement talonnée par l’année des drones. Et, au bout, surgit une nouvelle : celle de la révision de la constitution.

C’est cette année-là que j’ai été convié à un jury de fin de formation en journalisme. C’étaient de jeunes étudiants ordinaires. Ils aimaient la danse, les réseaux sociaux, l’igname pilée à la sauce drogba qu’ils appelaient encore Belle Bénin ou brique de quinze. Mais ils gardent ancrée la politesse de façade avec une accumulation de circonvolutions, de « Monsieur », « Madame » et bien plus encore. Pourtant, cette cérémonie a été marquée par une audace particulière. Celle d’une étudiante surnommée Pierre Perfide à qui le diplôme a été refusé parce qu’elle s’est crue obligée de sortir de la logique du temps. Voici son histoire.

 

Premier tableau

Projection vidéo. Fiction dérision de deux manifestations opposées.

Une lagune sombre et tumultueuse en gros plan. Bruits de bulles entrecoupés de bruits de pas. Eloignement. Les bruits de pas deviennent de plus en plus sonores.

Une ruelle en perspective. Un troupeau en marche. Plan rapproché.

Voix off : En tête de cortège, les partisans de la mouvance :

Quatre bœufs suivis de centaines de moutons déambulant vers la lagune.

Voix off : Elus locaux, députés, membres des institutions spécialisées de la République, comme d’habitude, mais aussi les familles riveraines, par dizaines, qui elles, n’ont pas l’habitude de manifester… la police parle de neuf cents mille manifestants. L’opposition, elle, argue d’une impossibilité mathématique compte tenu de la population totale de la ville et évoque quelques centaines tout au plus.

Le troupeau arrive au bord de la lagune et s’immobilise. Fondu sur la lagune. Plan général de l’autre rive.

Voix off : Quoi qu’il en soit, tous réclament une révision de la constitution.

Une meute de chiens en colère aboie, face caméra.

Voix off : A l’inverse, les antirévisionnistes, en t-shirt rouge, chantent à gorge déployée de l’autre côté de la rive. Seule la lagune, à l’heure actuelle, peut faire éviter un affrontement.

 

Deuxième tableau

1er membre du jury : Donc, c’est ça l’affaire ! Croyez-vous donc sérieusement qu’une seule chaîne de télévision accepterait de diffuser ces inepties ? Et avec ça, on veut déjà jouer les stars ! On veut décider qui sera membre de son jury et à l’exclusion de qui !

2ème membre du jury : Est-il vrai, Mademoiselle, que vous avez dit à votre mentor que vous ne souhaitiez pas me voir dans ce jury ?

PP : Cela est vrai.

2ème membre du jury : Sous prétexte que je suis attachée de presse de mon ministre ?

PP : Egalement. Mais là, c’était pour amortir le choc !

1er membre du jury : Pour amortir le choc ? Vous n’avez pas encore votre diplôme que vous convoitez déjà un poste obtenu au prix de tant d’efforts et d’années d’expériences ?

PP : Cela n’est pas si sûr ! Sauf erreur de ma part, je considère que j’ai eu, globalement, quelques bons formateurs dans cette école. Ceux qui m’ont poussée à l’extrême, en exigeant toujours plus de moi. Ceux qui m’ont poussée à chercher, fouiller, comprendre par moi-même, veiller, analyser et m’exprimer avec mes propres mots, ma propre vision des choses ! Ceux qui m’ont contrainte à exister dans le monde, par moi-même…

2ème membre du jury : Et alors ?

PP : Alors, je serais une déception, voire une honte, à moi-même et à ces formateurs-là, à l’exclusion des autres, comme vous faites si bien de le souligner, Madame, si j’avais une formation et un diplôme de cadre et qu’après des années d’efforts et d’expériences comme vous dites, je me réduisais à me battre pour un poste d’attachée. Car, Mesdames et Monsieur du jury, les mots ont leur sens et doivent correspondre aux choses qu’ils ont été conçus pour exprimer.

1er membre du jury : Quel toupet ! Quel toupet ! Bon Dieu de bon sang ! Quel toupet ! Et quelle honte !

3ème membre du jury : Vous disiez, mademoiselle, que l’évocation du poste de notre collègue était pour amortir le choc. Avez-vous donc un problème particulier avec elle ?

PP : Oui, Monsieur.

3ème membre du jury : Et pensez-vous que le cadre actuel soit approprié pour l’étaler ?

PP : Oui Monsieur.

2ème membre du jury : Quel problème ?

PP : Votre mémoire, Madame…

2ème membre du jury : Mon mémoire ? Qu’est-ce qu’il a, mon mémoire ?

1er membre du jury : Je l’ai lu ce mémoire sanctionné par une mention très honorable avec félicitations du jury.

PP : Votre mémoire, Madame, indique que la publicité au cinéma, rapporterait une bagatelle de trois millions de dollars annuels aux firmes. Vous auriez pu préciser, si vous l’aviez lu, qu’il n’y a plus aucune salle de cinéma fonctionnelle dans ce pays depuis ma naissance et cela aurait été votre seul apport au travail de Magali Soro présenté trois ans plus tôt et par rapport auquel vous n’avez pas changé la moindre virgule.

3ème membre du jury : Mademoiselle !

PP : La question est en effet, comment le cinéma pourrait rapporter de l’argent s’il n’y a pas de cinéma. Pour ce qui est du jury qui n’en était même plus à se le demander, on peut dire qu’il a agi dans l’ordre normal des choses. Il y a deux ans, un seul de nos dizaines d’établissements d’enseignement supérieur figurait vers la queue des cent universités africaines recommandables. Cette année, aucun n’y figure. Et pour sanctionner cette performance, le responsable a été fait ministre d’Etat. Vous comprenez ? C’est l’ordre normal des choses. Tel peuple, telle éducation ! Telle éducation, tel gouvernement ! Tel gouvernement, tels jurys ! Sur ce, Monsieur, je disqualifie ce jury, et vous souhaite bonne fortune. Bien le bonsoir, salut !

 

Troisième tableau

 Quatre danseurs sur la scène, tous en chemise blanche et cravate bleue. Sur deux lignes. Ils sont masqués. Un autre danseur les rejoint. Ils exécutent les mêmes pas. Entre Pierre Perfide. Non masquée. La danse se condense autour d’elle dans un grand geste de solidarité. Elle apporte les modulations et, preuve de sa reconnaissance, esquisse des pas en couple avec chacun des danseurs. On entend, en fond sonore, un DJ : « brrrrrrrrrrrr, brrrrrrr, Très, très fort ! Salut à tous !.... Brrrrrrr ! »

Premier temps : les danseurs se montrent insouciants et très décontractés. Ils marchent alternativement de la droite vers la gauche et vice versa exprimant une occupation dont ils sont fiers.

Deuxième temps : ils montrent qu’ils sont parvenus à leur fin et s’éclatent, chacun à sa manière.

Troisième temps : Pierre Perfide entre pour les soutenir. Ils forment un cercle autour d’elle, chacun s’éclatant toujours.

Quatrième temps : chacun, à tour de rôle, se détache du cercle et rejoint Pierre Perfide. En pas de tèkè, le couple avance devant la scène et exécute une danse différente. Ils finissent par une danse des fesses.

Cinquième temps : le Prologue entre. Un salut collectif. La danse se disperse.

 

Quatrième tableau

Le Député 1 : (Au téléphone. Rire particulièrement désagréable) : xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia !… (Entre PP. Il lui fait signe de s’asseoir et raccroche.) Asseyez-vous, Pélagie. xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia !…

PP : Ce n’est pas Pélagie, Honorable ! C’est PP.

Le Député 1 : Perpétue alors ? xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia !…

PP : Non, PP. Monsieur le député.

Le Député 1 : Va pour PP. Pépita, peut-être ! J’aime bien Pépita. Quoique PP, ça me va. Ça me fait juste penser à pépé, grand-père quoi ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia ! xia !… C’est quand même le diminutif de quelque chose ! Non ?

PP : Oui, Monsieur. Pierre Perfide ! Monsieur. Mais je préfère PP !

Le Député 1 : Vous avez raison ! Là, c’est certain, vous avez raison ! xoxoxoxoxoxoxo ! Pierre perfide ! Vous n’y allez pas de main morte, vous ! xoxoxoxoxoxoxoxo ! Et ça veut dire quoi ? Pierre Perfide !

PP : Vous vous souvenez quand vous étiez enfant ?

Le Député 1 : Non. Je n’ai jamais été enfant. Je suis né pour être grand. Et j’ai toujours été grand !

PP : Qu’il en soit ainsi ! Moi, j’ai été enfant et avec les autres enfants on triait le haricot. Car les grands n’ont plus les yeux suffisamment au point pour voir ce que les enfants sont encore capables de voir…

Le Député 1 : Touché !

PP : Mais vous savez quoi ? Les enfants non plus ne voient pas tout car dans ce haricot, se cache toujours une caillasse. Même forme et même couleur que les grains. Qui se comporte comme un haricot. A peine plus lourde. Qui se laisse cuire sans rechigner. C’est seulement en plein repas qu’elle dévoile sa personnalité en se glissant entre les dents de l’enfant même qui a trié le haricot.

Le Député 1 : Là ! Ça fait mal ! J’imagine que ça fait très mal ! On peut se casser les dents avec ça !

PP : Vous avez raison honorable ! Cela arrive souvent. C’est d’ailleurs pour cette raison que cette caillasse est appelée Pierre Perfide.

Le Député 1 : J’ai toujours raison ! Je ne mange que le haricot en boite. Vous vous imaginez si je me casse une dent !...

PP : Non. Pas du tout. Vous seriez sûrement moins beau et je suis incapable de vous imaginer moins beau.

Le Député 1 : Voilà une qui sait parler aux grands ! Vous avez de l’avenir mademoiselle !

PP : Je sais, Monsieur.

Le Député 1 : Et quel culot ! Quel toupet !

PP : Venons-en à l’entretien, si vous voulez bien !

Le Député 1 : Pas de problème ! Où disiez-vous déjà qu’il serait diffusé ?

PP : Je n’ai rien dit de tel ! Je suis indépendante.

Le Député 1 : Enfin ! Que voulez-vous savoir ?

PP : Dans le débat sur la révision ou non de la Constitution, vous dites, comme Arthur Rimbaud, que les anciens sont libres d’exécrer les nouveaux.

Le Député 1 : Bien dit ! Très bien dit ! J’emploierai les mêmes termes désormais. Je le citerai même. C’est le président de quel pays déjà ?

PP : C’est un poète français. Arthur Rimbaud : « Libre aux anciens d’exécrer les nouveaux. On est chez nous et on a le temps » !

Le Député 1 : Dommage que ce ne soit qu’un poète. Mais il a bien saisi la chose. Je le citerai quand même ! Du moment où il est français !

PP : D’accord, Monsieur. Mais ne craignez-vous pas de vous retrouver seul au sein de votre majorité ? Cette révision n’a l’air de poser aucun problème aux autres !

Le Député 1 : Erreur sur les apparences ! Mademoiselle ! C’est plutôt à eux que ça pose problème. Comme dirait votre gars là, moi je suis jeune et je suis chez moi. Il est futé pas mal ce gars quand même. N’auriez-vous pas d’autres phrases du genre pour ma chapelle ?

PP : « Par crainte d’être perçu comme ennemi du groupe où il investit, l’homme de bonne volonté doit-il s’accommoder de pratiques que sa conscience réprouve ? »

Le Député 1 : ça, c’est encore mieux ! Toujours ce Français ?

PP : Non Monsieur, Huénumadji Afan !

Le Député 1 : J’en ai entendu parler. C’est un Togolais n’est-ce pas. Ecrivez-moi ça quelque part. Quand je serai ministre, vous serez mon attaché de presse. Vous me citerez des phrases du genre.

PP : Monsieur aurait-il une exclusivité pour moi ? Monsieur a-t-il des propositions de la très haute autorité ?

Le Député 1 : Pourquoi pensez-vous que je me distingue sur le sujet de la constitution ? Il n’y a rien sans rien. Je vous donne deux semaines. Deux petites semaines pour être convoqué par la haute autorité. Surtout avec mes nouvelles citations. N’en auriez-vous pas une autre, dans le même genre mais tiré de la Bible ? La Bible, ça marche à tous les coups !

PP :   « Ne vous laissez pas entraîner par une majorité à faire ce qui est mal. » EXODE, XXIII, 2.

Le Député 1 : Vous êtes parfaite. Vous êtes déjà mon attaché de presse.

PP : Tant que vous servez le peuple, Monsieur, je vous appuierai. Je n’ai pas besoin d’être d’abord votre attaché de presse.

Le Député 1 : Vous parlez si bien ! Et vous avez tellement d’arguments ! Je veux dire en apparence… Vous feriez tomber n’importe qui ! Ok ! Je vous ai comprise. Le problème c’est que c’est le chef du gouvernement qui nomme tous les collaborateurs. Le ministre ne nomme que les attachés !

PP : (Elle se lève pour sortir. Le député la tient par la taille. Elle s’écarte) Touchez pas ma constitution ! (Les deux éclatent de rire.) A dans deux semaines alors !

Le Député 1 : Sans faute. A dans deux semaines !

 

Cinquième tableau

PP : Tu as tout enregistré ?

La compagne : Tout est dans la boîte ! Sauf que…

PP : Sauf que quoi ?

La compagne : Sauf que ce n’est pas véritablement une interview ! Tu n’as respecté aucune des règles !...

PP : La seule règle que j’ai retenue, c’est qu’il faut être efficace. (Elle jubile) Et toi, tu l’as été. Je t’aime ! (Elle l’embrasse).

La compagne : Je ne te comprends pas. On n’a rien là !

PP : On a tout au contraire. Qu’est-ce qu’un député antirévisionniste de la mouvance  pense de la révision ? Il s’en fout, tant que le débat lui sert à devenir ministre. Que veux-tu de plus ?

La compagne : Mais il faut qu’il le dise lui-même !

PP : Il l’a dit ! Allons ! A l’attaque ! On passe au suivant ! Qu’est-ce qu’un député de l’opposition pense de la révision ?

La compagne : PP, avec lui, ce n’est pas gagné. Ce sera un peu plus difficile.

PP : Quoi ? Pourquoi ?

La compagne : Il est brutal. Et gougeât. Et nymphomane.

PP : ça se dit aussi pour les hommes, ça ? Nymphomane ?

La compagne : Tu n’as pas l’air de saisir la gravité de la situation. D’abord, il faut qu’on aille t’habiller. Tu dois porter un slip sur ton string. Puis un caleçon. A l’ancienne. Puis un pyjama.  Et sur le pyjama un jeans serré.

PP : Ce sera tout ?

La compagne : Non. Après, tu noueras un pagne. Comme cela, s’il arrive à s’en débarrasser et le verse sur le jeans, tu cacheras avec le pagne. Ces gens-là sont précoces tu sais ?

PP : Tu débloques sérieusement !

La compagne : Ah ouais ! Je débloque ! Tu t’habilleras comme ça quand même. Ce n’est pas un ange dont on parle. Il te faudra une prière par-dessus tout. Tu sais, tes trucs de psaumes. Il parait que ça fonctionne des fois. Et deux précautions valent mieux qu’une.

PP : Et pour le haut ?

La compagne : Ma fille vient de se débarrasser de sa prothèse dentaire. Tu la mettras. Depuis l’affaire DSK, il paraît que la fellation est entrée dans les mœurs…

PP : Ah oui ? Et à quoi servent les dents ?

La compagne : ça dépend du poids de la proie et de la violence de la lancée.

PP : Tu te fais tout un cinéma.

La compagne : Je sais ce que je dis.

PP : Tu as failli me faire peur. Allons, on gardera tous ces accoutrements pour une autre fois. Je sais comment l’avoir. Et puis on a un rendez-vous. On ne peut faire un détour.

La compagne : D’abord il aura deux heures de retard. Il sera là mais il te fera attendre deux heures. Ils pensent tous que c’est une marque de distinction.

PP : Mais celui-ci n’était pas en retard.

La compagne : Il est jeune. Il apprendra vite.

PP : Prépare le matos et allons-y. Tu verras.

La compagne : Toi tu es insouciante. Pas moi. Je dois préserver mon boulot. S’il arrive un scandale, comment d’après toi, je peux justifier la présence d’une journaliste d’organe public chez un opposant ? Et en plus avec le matériel de l’organe ?

PP : Il n’arrivera rien. De toute façon, si nous publions notre article on saura que tu y étais !

La compagne : Notre article ? Tu n’as donc rien pigé ? Je ne signerai aucun article. Je suis venue juste t’aider parce que je ne trouve pas juste toutes les misères que le gouvernement te fait. Mais je ne veux absolument m’impliquer dans rien. J’ai déjà mon boulot. Nous avons appris à être solidaires à l’école. Nous devons le rester. Voilà tout.

PP : Voilà tout ?

La compagne : Voilà tout. Rien à signaler derrière. Rien à signaler devant. Voilà tout.

 

Sixième tableau

Le Député 2 : Vous êtes ponctuelle, Madame, et c’est à votre honneur. Asseyez-vous donc ! Voici, de vous à moi,  ce que je peux répondre à la question que vous m’avez posée au téléphone.  On ne saurait garder telle quelle une constitution qui a fait la preuve de ses insuffisances en permettant d’installer au pouvoir une horde d’incompétents et privé du même coup mes électeurs de démocratie. Pourtant, ironie de l’histoire, c’est cette même horde qui veut réviser et c’est nous qui nous opposons.

PP : Alors là, pour une surprise !...

Le Député 2 : Est-ce vraiment surprenant d’être raisonnable ?

PP : L’opposition donnait jusque là l’impression d’être unanime contre la révision !

Le Député 2 : Personne ne m’avait demandé mon avis au préalable ! D’ailleurs, je paris que si vous aviez demandé conseil, on vous en aurait dissuadé.

PP : C’est-à-dire…

Le Député 2 : Non, n’allez pas voir celui-là ! Il aime trop les femmes ! Il va vous draguer, vous violer même… et des tas d’autres conneries !

PP : Vraiment ?

Le Député 2 : Vraiment. A la guerre comme à la guerre. Quand les gens n’ont plus d’arguments, ils sont capables de tout.

PP : Donc vous n’aimez pas les femmes ?

Le Député 2 : Quelle question ? Est-ce que vous croyez en Dieu ?

PP : Je ne vois pas vraiment ce que Dieu vient chercher là-dedans.

Le Député 2 : C’est très simple, si vous croyiez en Dieu, vous auriez su qu’il a besoin d’être honoré à chaque instant pour la grandeur de son œuvre.

PP : Mais encore ?

Le Député 2 : Regardez-vous ! Non vous ne pouvez pas contempler la perspective du remuement de votre arrondissement ni les agressions qui se trament dessous votre cou. Vous ne pouvez pas. Dieu, non seulement il a fabriqué cela – certainement parce qu’il n’aspirait pas à réviser sa propre constitution pour mieux se sentir Dieu, à un moment où il avait sa tête et son cœur – il a donc fabriqué cela en toute connaissance de cause vigilante et moi, qu’est-ce qu’il m’a donné ?

PP : Qu’est-ce qu’il vous a donné ?

Le Député 2 : Des yeux pour constater et un cœur qui bat quand il ne comprend plus rien. Et vous voulez me priver d’honorer Dieu pour la grandeur de ce qu’il a fait ?

PP : Et comment l’honorez-vous ?

Le Député 2 : Je regarde longuement, je me gratte la tête et je dis : cher Dieu, tu es un vrai salaud ! Et j’éclate de rire. J’aime rire. C’est une arme efficace contre la dérision.

PP : C’est tout ?

Le Député 2 : C’est tout. Et je vous remercie de votre visite.

PP : Vous… Vous…

Le Député 2 : Partez avant que je tombe en syncope.

PP : De grâce, ne tombez pas. Pas maintenant. J’ai encore besoin de vous.

Le Député 2 : Le pire est que vous pensez que je plaisante. Avez-vous d’autres questions ?

PP : Oui. Est-il vrai que vous vouliez déposer une proposition de loi qui interdise les rapports sexuels payants sauf dans les endroits déclarés pour ?

Le Député 2 : Je vois que vous êtes bien informée. Et vous savez quoi ? Ce sont les femmes députées qui m’en ont dissuadé. Elles m’ont dit : « même votre mère voterait contre ».

PP : Pas possible !

Le Député 2 : Elles l’ont dit comme ça. Avec les mêmes mots. Alors, vous imaginez le ridicule si je la déposais quand même. Aucun homme ne voterait pour de toute façon. Ils sont conscients qu’eux-mêmes ne valent rien et qu’ils sont incapables de convaincre une femme autrement que par l’argent.

PP : Et vous ? En êtes-vous capable autrement ?

Le Député 2 : Je n’en sais rien. A vous de me dire ! Pensez-vous, madame, qu’en d’autres circonstances - je veux dire si vous n’étiez pas là pour le boulot et que je vous demandais, comme font la plupart de mes collègues à la plupart de vos consœurs : « on va se reposer ! »  - vous pourriez montrer votre corps à quelqu’un comme moi ?

PP : Pour se reposer, certainement pas.

Le Député 2 : N’est-ce pas ? Avec tout ce qui reste à faire quand rien n’est encore fait !

PP : Mais je pourrais vous montrer mon corps en d’autres circonstances. Une manière de commencer à faire quelque chose. Même si vous ne demandiez rien. Parce que je sais que vous ne demanderiez pas. Vous êtes du genre à regarder, à laisser battre votre cœur et à vous gratter la tête, n’est-ce pas ?

Le Député 2 : Vous vous moquez !

PP : Je ne me moque pas.

Le Député 2 : Je suis sûr que vous vous moquez.

PP : Je ne me moque pas, vous dis-je !

Le Député 2 : Eh ben là ! Si je m’y attendais ! Sachez, Madame, que si cela advenait, je rirais de bonheur tout le reste de mon existence.

PP : Alors, prenez votre souffle. Vous rirez encore et encore. Quand vous voulez.

Le Député 2 : Vous avez d’autres questions ?

PP : Oui. J’en ai une. Mais avant, je voudrais vous faire une suggestion. Déposez votre proposition de loi. Et soyez seul à voter. Ce serait un vote pour l’histoire.

Le Député 2 : J’ai le choix ?

PP : Non.

Le Député 2 : De toute façon, cette loi ne visait qu’à rappeler constamment le principe d’égalité des genres. Il n’y a aucune façon de vérifier qui paie qui. Qui dénoncera qui ? Posez votre question et déguerpissez.

PP : En voilà des manières ! (Pause) Quelles sont les grandes orientations de la nouvelle république que vous auriez souhaitée ?

Le Député 2 : La démocratie intégrale, c’est-à-dire le régionalisme et un système de représentation qui garantisse non les préoccupations d’une certaine classe, mais celles de la population directe. Afin que dans la dentelle chaque fil exprime sa couleur et que cette expression ne compromette pas en soi l’existence même de cette dentelle.

PP : La dentelle ! Vous savez quoi ? C’est moi qui ai envie de dire à Dieu maintenant qu’il est un charmant salaud. Vous êtes tout ce à quoi une femme comme moi peut aspirer. Je vous remercie d’être tel que vous êtes. Vous avez un mémoire sur cette question je suppose.

Le Député 2 : Oui. Je vous ai préparé un jeu. (Il lui donne) Vous pourrez me poser toutes autres questions après lecture. Au téléphone. Votre présence m’est insupportable.

PP : Vous draguez comme cela toutes les filles ?

Le Député 2 : Non. Il y en a que je trouve arides. Inutile de draguer. Ce sont les BFTV.

PP : BFTV ?

Le Député 2 : Belle forme tête vide.

PP : Et macho avec ça ! Quoi qu’il en soit, appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Les deux : Quoi que ce soit ! (Grand éclat de rires)

 

Septième tableau

Le temps est un paramètre têtu. Quels que soient nos projets. Il décide qui a raison et qui a tort et jusqu’à quel moment. Les mufles et les flagorneurs avaient commencé à se distinguer. Non pas que les derniers eurent un sursaut d’amour-propre ! Mais simplement, ils comprirent que les rapports de force changeaient et qu’il fallait trouver d’autres manches à frotter, d’autres bottes à lécher. Pourtant, s’il y a une chose qui échappe à la brutalité, c’est la pertinence. La brutalité n’a besoin que d’acteurs acquis. C’était maintenant le temps des juristes débarqués. Avocats conseillers, juges anti-empoisonnement et autres procureurs de la République furent respectivement désavoués, mis en résidence surveillées avant de s’évader, chaque fois de manière cocasse. On parla du cas Pancras, du nom d’un ancien conseiller surnommé le zangbeto de la refondation. A chaque évasion, la milice personnelle du refondateur se rendait chez lui pour lui demander : « où est-il ? » Et à chaque évasion, il répondait à la milice personnelle du refondateur : « Qui ? » Et la milice personnelle du refondateur s’en retournait à ses pas, énervée et tempêtant :

-        Mais pourquoi on ne l’arrête pas ? On pourrait même le zigouiller ! dire que c’est une bavure !

-        Tu es bête ou tu fais semblant d’être bête ? La bavure, c’est quand on ne sait pas.

-        Et si je dis que je ne sais pas, qui peut dire que je sais ?

-        Personne, mais si tu tues ce gars, comment retrouverons-nous les autres ?

-        C’est ça ! Comment les retrouverons-nous ? La chose est très grave quoi ! Nous ne sommes même plus capables de retenir nos propres prisonniers. Ça lie le corps. E bala wu din !

-        Là je suis d’accord avec toi. C’est dur pour les yeux. O coroju.

C’est à ce moment précis que Pierre Perfide brandit ses armes de journaliste pour la première fois et elle n’y est pas allée de main morte. Son tout premier article fut intitulé : « la dentelle républicaine : responsabilité citoyenne, régionalisme, constitutionalité et marche de l’histoire ». Il fut publié dans La Tribune des restes du Monde. Curieux nom pour un curieux créneau ! Ce qui n’empêcha pas l’article d’être cité plus de six cents fois, en dehors des réseaux sociaux. C’est ce spectaculaire acharnement du destin, ce succès objectif, qui valut à Pierre Perfide le Prix africain du meilleur article de l’année, Il est utile de préciser que ce n’est pas seulement le plus prestigieux prix jamais remporté par un ressortissant communautaire, c’est également le rêve presque jamais réalisé de tous les journalistes en fin de carrière. Car il n’y en a qu’un chaque année pour la totalité des cinquante-deux pays.

Le monde entier célébra l’événement. La seule fausse note provint de… je vous le donne en mille… sa consœur et ex-collaboratrice qui déclara : « Nous sommes de la même promotion. Seulement, elle n’a pas pu obtenir son diplôme. Elle ne respecte pas les règles ».

Même le gouvernement la félicita officiellement tout en mettant en œuvre sa machine à broyer l’intelligence. Quiconque soupçonné d’être en commerce avec elle était mis en quarantaine. Ses blogs successifs étaient corrompus. Plus aucun moyen pour elle de trouver du travail sur place. Bref, on ne peut pas dire que ce prix l’a installée dans un confort enviable, après que ses ex condisciples ont célébré l’événement avec faste dans un maquis appelé l’Himalaya où dansait régulièrement l’une d’entre elles. Plusieurs personnalités y ont été invitées ainsi que votre humble serviteur. Voici l’histoire de leur danse : (L’histoire est racontée en voix off ou non pendant l’exécution de la chorégraphie)

Un navire pour une expédition de dix jours. Plusieurs centaines de passagers. Dès le deuxième jour, un passager quelconque offre publiquement une boussole au capitaine. Un des matelots et un voyageur de première classe approuvent le geste et l’interprètent par une navigation douteuse. Les autres – voyageurs et équipage - répondent : « peu importe ! L’essentiel c’est que ce voyage se fasse. » Le passager généreux est mis en quarantaine et son infortune éloigne ses propres amis. Mais, même privé de ration, il continue d’émettre des doutes sur la manière de naviguer, de craindre que l’on tourne en rond. Affamé, fatigué, non écouté, il finit par se taire le cinquième jour où l’escale prévue est annulée. Le voyageur de première et le matelot ont eux aussi, de temps en temps, exprimé leur indignation face aux récifs heurtés, aux immobilisations d’icebergs. Les autres passagers s’en foutent. Jusqu’au septième jour. Ce jour-là le navire est coincé entre deux récifs. La coque est fissurée, laissant s’échapper le reste des provisions. L’eau pénètre de partout. Tout le monde se rend compte que le navire est dans le sens opposé au lieu d’expédition et risque de chavirer. Et tout le monde commence à se plaindre du capitaine. Certains préconisent de le changer, tout de suite, histoire de retourner au point de départ. D’autres au contraire estiment qu’il faut finir les dix jours d’expédition quitte à le juger après, peu importe où le navire échoue. En tout cas, plus personne ne semble croire aux capacités mentales et à la compétence du capitaine.

« Etre ou ne pas être »… dans le navire ! Telle est la question. Si vous y aviez été, qu’auriez-vous fait ?

 

Huitième tableau

La danseuse de l’Himalaya et la compagne de Pierre Perfide

Amalayahun : (Lisant un journal, assise au bord de la scène où elle danse)  Ils reviennent tous bras dessus bras dessous. Ceux de Parakou, ceux de Paris, ceux de Washington et même ceux des territoires ignorés. Tous, comme un même homme. Eux qui ne se connaissaient pas avant l’harmattan mais qui se sont retrouvés embarqués dans la même galère par la stupidité et la jactance de ceux qui ont oublié leur condition d’hommes. Ils traversent la foule dans un geste de vie délibérée au moment même où certains commencent à se cacher en attendant de réfléchir, s’il advient que cela puisse leur arriver, à comment fuir ou retourner leur veste. Et la foule grandit, plus furieuse que jamais. Elle crie wezon à ceux qui arrivent. Et elle crie justice aussi et elle crie : « à mort les fossoyeurs de la liberté ! » Certains sont en caleçon. D’autres n’ont que leur bouche pour crier mais la famine ne leur laisse guère d’énergie. Pourtant, lorsqu’on regarde leur visage, on peut entendre bien distinctement : « à mort les affameurs du peuple ! »

Entre la compagne de Pierre Perfide

Ma chérie, je savais que tu viendrais. Comment va la chaîne qui invente les événements ? C’est votre très officiel slogan si je ne m’abuse…

La compagne : Notre slogan, c’est « la chaîne des grands événements ». Je ne l’ai pas inventé, donc arrête de te moquer de moi !

Amalayahun : Moi, me moquer de toi ? Je ne suis pas folle ! Qui oserait ? Je voulais juste dire que les messes d’action de grâce et les mêmes bavardages embrouillés d’un seul et même individu, depuis sept longues années tous les jours, ce n’est pas franchement ce que j’appellerais un événement. Evenire veut dire arriver. Tu n’as pas oublié ça au moins !

La compagne : Je ne suis pas venue ici pour subir un procès. Je suis venue en amie.

Amalayahun : Mais certainement mon amie ! Si entre amies on ne peut se dire la vérité ?

La compagne : Voilà ! Puisqu’il faut se dire la vérité, je sais que vous vous liguez contre moi parce que j’ai été la seule de la promotion à avoir eu une place dans le public !

Amalayahun : De quoi parles-tu à la fin ? A part moi qui n’en voulais pas et Pierre Perfide pour les raisons que tu sais, vous êtes tous dans le public ! Voyons ! Tu dis qu’on te met en quarantaine. Je ne me souviens même pas de la dernière fois que quelqu’un a prononcé ton nom !

La compagne : Pourtant vous faites des fêtes sans m’inviter !

Amalayahun : On a fait une fête, coco ! Et tu t’es exclue toute seule. On célébrait le Prix de notre camarade. Et tu as été la seule personne sur terre à déclarer qu’elle ne le méritait pas. Comment peux-tu envisager célébrer ce que l’on ne mérite pas ?

La compagne : Je croyais que toi au moins tu comprendrais. J’étais furieuse parce qu’elle n’a jamais mentionné mon nom nulle part alors que nous avons fait le travail ensemble !

Amalayahun : Tu as exigé qu’elle ne mentionne pas ton nom. Je le sais parce que tu as laissé, toi-même, le minidisque tourner pendant votre conversation. Et puis, vous n’avez pas fait le travail ensemble. Tu t’es incrustée pour essayer de la détourner de l’essentiel. J’ai aussi écouté comment tu as tout fait pour la dissuader de rencontrer ce député dont les propos déterminent l’orientation de l’article ! Comme elle a insisté, tu lui as remis le minidisque et tu es partie. Comment tu peux oser dire maintenant que vous avez fait le travail ensemble ?

La compagne : C’est donc cela. Une vraie conspiration ! J’ai toujours su que vous étiez toutes jalouses de moi. Mais à ce point permets-moi de m’étonner !

Amalayahun : Tu as ma permission. Et tu veux savoir pourquoi ? Parce qu’on ne te calcule même pas. Je ne me souviens pas d’une seule conversation où quelqu’un a évoqué ton nom. Même pendant la formation, quand tu avais toujours une question à poser au formateur quel qu’il soit et jamais en classe pour tout le monde.

La compagne : Moi ?

Amalayahun : Toi. Et depuis le début de l’opération « Ta gueule ! » tu es devenue invisible comme tous les autres bénis oui oui. Je suis certaine que si quelqu’un s’était souvenu de toi, c’aurait été par pitié. Car la frime est une forme de lamentation. Le propre du frimeur, c’est qu’il se mésestime tellement qu’il quémande le regard des autres. Et plus il le quémande, plus les autres s’en foutent et plus il se mésestime et en redemande. C’est vraiment terrible. Un vrai cercle vicieux ! Entre en toi et tu verras que c’est pour cela que tu es venue me voir ce soir.

La compagne : (Sanglotant) Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter ce mépris.

Amalayahun : Ce n’est pas du mépris. C’est de la compassion. Allez ! Viens on va danser un coup. Ça te fera du bien tu verras. J’étais en train de lire le dernier article de Pierre Perfide quand tu es arrivée.

La compagne : Je viens de le lire. Ça se veut sur toi. Très astucieux. Avec sa façon de prétexter de la danse pour faire un procès politique.

Amalayahun : La danse, c’est la politique. Tu verras. Allez ! Viens ! (Les deux se mettent à danser.)

 

Neuvième tableau

La danseuse de l’Himalaya et Pierre Perfide

PP : Amalayahun !

Amalayahun : Pierre Perfide !

PP : Amalayahun !

Amalayahun : On est là toujours… e tɔnbe ɔ mi na plan !

Grand éclat de rire suivi d’une petite danse sur une comptine chantée par les deux.

Amalayahun : Pé pé ?

Les deux : zakumaleka !

Amalayahun : Pépé tɔ !

Les deux : zakumaleka !

Amalayahun : Pépé nɔ !

Les deux : zakumaleka !

Grand éclat de rire.

Amalayahun : Attends, attends ! J’ai une nouvelle version.

PP : Alors ?

Amalayahun : Toi tu dis : « ogubi gogo ! » Et moi je réponds : kpayan ! Et puis tu dis : « e kpo ɖokpo ooo… » Attention, regarde bien mes fesses ! Tu vas voir des choses…

PP : Allez ! on y va ! Ogubi gogooooo !

Amalayahun : (soulevant la fesse gauche) kpayan !

PP : e kpo ɖokpo…

Amalayahun : (soulevant la fesse droite) kpayan !

Grand éclat de rires.

Amalayahun : Félicitations, ma chérie. J’étais en train de lire ton article : « La Danseuse de l’Himalaya ». In New York times ! Rien que ça ! Merci. Tu es la meilleure !

PP : Je t’en prie… Je n’ai rien écrit que tu n’as pas inspiré.

Amalayahun : Nous partageons le prix alors.

PP : Entasse-moi ici. J’ai juste postulé par défi. Mais c’est un prix destiné aux Américains. Tu dois le savoir puisque tu sais tout.

Amalayahun : Et comment je sais tout ! Le Prix Pulitzer pour une journaliste de ma promotion ! Et je suis la première à lui apprendre ! Le Prix Pulitzer en Afrique ! Qui l’eut cru ? (Elle se met à danser)

PP : Attends ! Attends ! Tu me fais peur là ! C’est trop cynique ce que tu fais.

Amalayahun : J’ai pleuré toute la nuit où tu m’as remis tes épreuves. J’ai pleuré de bonheur que quelqu’un puisse à ce point me comprendre. Comme si la personne était entrée en moi. Comme si à chaque geste, à chaque mouvement jeté au cosmos, mes intentions avaient été livrées avec. J’ai eu tout simplement la sensation que toi et moi formions une seule et même personne. Que ce que j’exprimais par le corps, tu l’exprimais par l’écriture sans la moindre fioriture. Tu m’as rendue si heureuse que j’ai presque eu la sensation d’avoir raison de préférer ce métier à ma formation de journaliste.

PP : Mais tu as raison, ma chérie. Tu as raison, la danseuse de l’Himalaya.

Amalayahun : Non, toi, tu as raison. De célébrer. De nous célébrer.

PP : Regarde-nous. On dirait deux averties en rupture de malédiction.

Amalayahun : Mais nous ne sommes pas averties, n’est-ce pas ? Je sais que toi, bientôt, tu vas te marier avec ton député…

PP : Ça c’est pire que la sorcellerie. Nous l’avons décidé ce matin seulement et je venais te le dire pour prendre ton avis. Personne n’est encore au courant.

Amalayahun : Sauf les murs, ma chérie. Sauf les murs. Les murs d’aujourd’hui n’ont pas seulement d’oreilles. Ils ont aussi des yeux. Le refondateur est déjà au courant.

PP : J’hallucine.

Amalayahun : Tu n’as rien à craindre.

PP : J’hallucine vraiment.

(Le téléphone sonne)

Amalayahun : C’est le tien. Pour t’annoncer le prix certainement.

PP : Allo !... Non, tout va bien… C’est juste que je me demande comment le refondateur peut déjà être au courant d’une décision que nous n’avons pas encore complètement prise… Puisque je te le dis… Il n’est pas le seul d’ailleurs… D’accord, mais… D’accord. Tu es le meilleur… (Elle éclate de rire) Oui, mon PC. Bon boulot ! (Elle raccroche)

Amalayahun : Oui, mon disque dur, oui mon Microsoft, mon progiciel… Que c’est touchant ! Il vous faut un antivirus, tu ne trouves pas ?

(Le téléphone sonne)

Amalayahun : C’est le tien. Pour t’annoncer le prix certainement.

PP : Allo !... Vous êtes qui ?... Pour moi, il n’y a pas de président puisqu’il n’y a pas de République. Depuis que vous avez tout volé. Mais la fin s’approche pour vous. Vous le savez et vous avez peur… C’est vous qui allez arrêter de gueuler et m’écouter. Je suis mieux éduquée que les voyous qui font vos sales boulots, autrement je vous aurais raccroché au nez… Quand vous arriverez aux lieux de mes empreintes, vous ne verrez pas mes pas. Car, contrairement à vous, je cherche mon chemin. Et contrairement au vôtre, il se trouve devant.

Amalayahun : Le refondateur ?

PP : Himself. Il veut me décorer de la légion d’honneur. Et il menace de me faire du mal si je refuse.

Amalayahun : « Le vainqueur n’a rien à craindre de la seconde mort ! »

PP : Apocalypse, ll, 11. Tu as raison. 

Amalayahun : J’ai toujours raison. Tu ne t’imagines pas à quel point. Ok. Voilà. Tu as eu le Prix.

PP : Comment ça, j’ai eu le Prix ?

Amalayahun : La présidente du jury t’as envoyé la note par e-mail tôt ce matin et les services du refondateur l’ont fait disparaître. Mais elle devrait t’appeler dans la journée.

PP : Et comment le sais-tu ?

Amalayahun : De la même manière que je sais toutes les autres choses que je te révèle. Je suis la danseuse de l’Himalaya. Mon corps voyage sur la crête du monde. Il voit ce que les yeux ne peuvent voir et sent ce que les narines ne peuvent sentir. Je communique avec les nuages qui nous regardent de si haut qu’à eux seuls ils nous convainquent de notre appartenance au monde, de notre minuscule fonctionnalité. Je suis la danseuse de l’Himalaya.

PP : Tu ne vas pas t’en sortir comme cela !

Amalayahun : Protège ta source, journaliste. Protège ta source. Je suis la danseuse de l’Himalaya…

Elle se met à danser. Elle danse très longuement pendant qu’un écran de télévision projette du zapping sur la nouvelle du Prix Pulitzer remporté par Pierre Perfide. On y voit notamment des Photos de la danseuse de l’Himalaya, de Pierre Perfide, de son ex compagne de travail, d’autres lauréats…

Plongée dans la danse de son amie au départ, Pierre Perfide ne remarque pas d’abord ces images. Elle répond au téléphone à un moment donné, saute de joie et se met aussi à danser. Tantôt avec son amie, tantôt avec les images.

 

VARIANTE AU DIXIEME TABLEAU[1]

Pierre Perfide ne recevra jamais son prix. D’abord parce qu’elle n’a pas de passeport et ne peut donc obtenir un visa. Révoltés, les membres du jury ainsi qu’une impressionnante population de journalistes américains décidèrent d’effectuer le voyage ici pour organiser la cérémonie sur place. Mais le visa d’entrée leur a été systématiquement refusé. A l’heure où je vous parle, Pierre Perfide a disparu de la circulation. Personne ne sait si c’est de son propre chef ou si c’est comme d’autres disparitions que nous connaissons depuis quelques années sous couvert de braquages, d’accidents mortels ou tout directement de disparition pure et simple. La question est : attendrons-nous de disparaître avant de nous en inquiéter ?

Voilà. Il va sans dire que toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est une coïncidence gratuite. Même si, au fond, ce salamɛ aux allures de théâtre fut un cours-atelier destiné à des étudiants en journalisme. Très loin d’ici. Hélas, dans ce cadre lointain, les faits et les événements restent plus tragiquement cocasses que les séquences de la présente séance. C’est ce qui est embêtant dans le salamɛ, en fait. Son sujet, certes, est l’actualité. Mais il n’a pas la prétention de changer l’actualité. C’est qu’il ne s’en inspire pas. Il se la dit à lui-même. Précisément pour se dédouaner. S’exclure du processus et des rapports de distribution qui conduisent cette actualité. S’exclure de l’histoire tout en y revendiquant un rôle, une posture. C’est comme dans les réseaux sociaux actuels.

 

[1] Le dixième tableau est un happening. Cette variante est proposée en l’absence du contexte.

 

Parakou, décembre 2013

 

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