Anticipation Logique Elaboration Action

« ETRE DU NORD OU DU SUD N’EST PAS UNE COMPÉTENCE EN SOI »

10/11/2014 13:28

Entretien avec Camille Amouro 

La Nation 
Camille Amouro, une des dernières fois que je vous ai rencontré, c’était à l’occasion du lancement du CAP à Bohicon. Je vous avais demandé à quel titre vous étiez présent et vous m’aviez répondu que vous écriviez un livre sur l’éducation nationale. Vous étiez donc en plein terrain d’exploration. Cela fait maintenant quelques mois. Peut-on savoir de quoi traite ce livre et quand pouvons-nous espérer le lire ? 

Camille Amouro 
L’initiative de ce livre date de trois ou quatre ans. J’avais été engagé auparavant à réfléchir sur la réalité des nouveaux programmes d’études au Bénin, les causes des contestations desdits programmes et la stratégie de communication visant à faire coïncider lesdites réalités avec les vœux légitimes de la population béninoise. Mes enquêtes alors m’avaient conduit à deux hypothèses de travail. Premièrement, certains leaders d’opinion, comme les professeurs Félix Iroko ou Roger Gbégnonvi contestaient ces programmes d’études parce que non seulement il n’a pas fait l’objet d’un consensus national sur les objectifs visés, mais, plus grave, il apparaissait comme le replâtrage d’un type de programmes occidentaux qui ne tiendraient pas compte de nos réalités. Ces deux motifs de contestations tiennent du fait d’une absence de discussions préalables sur quel type d’éducation nous voulons pour nos enfants. Les Etats Généraux de l’éducation ont certes tracé les pistes, mais très rapidement, un clan d’inspecteurs s’en est arrogé la faculté de codifier et d’ordonner en cercle fermé. Tout s’est passé comme s’il y avait un gâteau à protéger, au détriment général des intérêts de la nation. Lors de mon enquête préliminaire, je me suis aperçu que le secteur public, y compris les cadres du ministère, ignorait tout de ces nouveaux programmes, alors que le privé, notamment à Porto-Novo était à la pointe. J’ai abouti à la conclusion de la nécessité d’une fluidité de l’information accompagnant un consensus national sur le type d’éducation que nous voulons pour nos enfants. 

La Nation 
Quelles mesures aviez-vous préconisées ? 

Camille Amouro 
Sur le premier point, j’ai proposé la création d’une médiathèque de l’éducation nationale en remplacement des cinq centres de documentation non fonctionnels et non opérationnels de chacun des ministères chargés des divers types d’enseignement. Cette médiathèque a été immédiatement créée, mais au mépris des objectifs et des profils types que j’ai suggérés. Sur le second, j’ai créé le forum de l’éducation qui s’est effectivement tenu par la suite mais auquel je n’ai été associé ni de près ni de loin. Je peux dire que ce n’était pas ce genre de forum que mon rapport prévoyait. Entre temps, le gouvernement a changé sans que les pratiques administratives suivent. J’ai voulu donc réfléchir à ce qui impose à l’Etat béninois de privilégier divers enseignements à l’éducation nationale. J’ai voulu savoir si la question de l’éducation est réglée une fois pour toutes et s’il ne nous fallait effectivement plus que des enseignements donnés. C’est à la fois une question morale et de politique générale. Je crois avoir répondu au premier aspect de votre question. Quant au second, je ne suis pas sûr de pouvoir vous satisfaire sur le champ. Je dois sortir dans les jours ou les semaines qui viennent un livre sur tout un autre plan, chez le même éditeur. Tout dépend des risques qu’il décide de prendre. 

La Nation 
Vous avez mené votre enquête depuis trois ans au moins. Vous êtes donc déjà en mesure de tirer quelques conclusions. Pensez-vous que la question de l’éducation nationale est réglée et qu’il faille maintenant s’attaquer aux divers enseignements ? 

Camille Amouro 
Non. Absolument pas. Je crois que la question de l’éducation nationale reste posée, quelle que soit la nation. Que le concept même de nation suppose et pose cette question. Car elle est la question fondamentale de toute culture. Autrement dit, quel type d’individus nous aspirons à être dans notre imaginaire collectif. Malheureusement, à côté, il y a aussi des questions d’opportunismes politiciens qui, dans l’apparence, se posent comment urgentes et qui peuvent détourner les gouvernants les plus patriotes de l’essentiel. Il n’y a aucune raison objective, idéologique ou économétrique qui nous impose les stratifications actuelles. Il n’y a que des raisons politiciennes douteuses qui sont prêtes à sacrifier l’avenir de la Nation à de prétendus pragmatismes politiciens qui se suivent et se ressemblent depuis la conférence nationale. Il s’agit, pour nos gouvernants, de multiplier les créneaux. 

La Nation 
Pourtant le régime du changement prétend jeter les bases d’un plus grand professionnalisme dans la gestion de l’Etat ! Il y a même un ministère chargé de la réforme administrative. Y a t-il des éléments objectifs qui vous permettent une telle généralisation ? 

Camille Amouro 
Comment pouvez-vous objectivement expliquer qu’au MESFTP par exemple, le Secrétaire général adjoint du ministère soit un jeune professeur de sport et qu’à la DEC du même ministère le chef secrétariat administratif soit une ancienne maîtresse de sport devenue par la formation continue professeur de sport ? Il y a sans doute là un mépris absolu de l’administration dans un pays où une Ecole nationale d’administration forme par centaines chaque année depuis trente ans des cadres sur les pas de certains Jean-Marie Ehouzou, Alassane Yasso, Codjo Christophe Kougniazondé, Issa Kpara, ou, plus récemment, Jérôme Badou dont je voudrais saluer la mémoire… Et cela se passe dans le ministère chargé de la formation professionnelle ! Et ce n’est pas même qu’on puisse juger ou sanctionner certaines performances douteuses de ces individus ! Pontifes tutélaires, maîtres cancres et autres, maîtres assujettis, entrent alors en guerre, au-delà de l’autorité du ministre, pour y voir une atteinte régionale. Ironie du sort, au même moment, au ministère de l’enseignement primaire, le secrétaire général adjoint, administrateur, est garé en dehors de l’enceinte du ministère, sans mission précise. Est-ce cela votre réforme administrative ? Ecoutez, mon opinion est très claire sur la question. D’un côté, la réforme administrative est une urgence et une nécessité absolue. De l’autre, je refuse que l’on gaspille mes sous pour créer un ministère chargé d’envoyer des sms sans impact. 

La Nation 
Ne pensez-vous pas qu’on puisse apprendre quel que soit le poste où l’on évolue ? 

Camille Amouro 
Je pense que l’on doit continuer d’apprendre toujours, quels que soient le ou les métiers que l’on exerce. Mais il est temps que les Béninois comprennent que si une Ecole nationale d’administration a été créée, c’est pour pourvoir notre administration de cadres compétents. Attention ! Je ne suis pas en train d’affirmer que systématiquement les cadres formés à l’ENA sont compétents, efficaces et irréprochables. Mais précisément pour cela, c’est parmi eux que l’on doive choisir pour l’administration car à plus forte raison ceux qui n’ont reçu aucune formation en la matière, c’est la catastrophe. Lorsqu’on a choisi d’être professeur de sport, à l’exclusion d’autres métiers possibles, car on a toujours le choix, c’est dedans qu’il faut continuer d’apprendre. Et exceller. Au-delà de nos frontières. Si vous n’êtes que juriste et qu’on vous nomme chef des urgences d’un hôpital, vous serez à la fois mauvais juriste et mauvais urgentiste, le temps d’apprendre, et même, sauf exception, définitivement. 

La Nation 
Peut-être qu’il y a d’autres considérations qui entrent en jeu et que vous ne maîtrisez pas ! 

Camille Amouro 
Lesquelles par exemple ? 

La Nation 
L’insuffisance de cadres, l’équilibre régional… 

Camille Amouro 
Ne seriez-vous pas en train d’insulter, à l’instar de ceux qui ont nommé ces gens, ma région natale ? Je considère qu’être du Nord ou du Sud n’est pas une compétence professionnelle en soi. Car c’est de compétence qu’il s’agit, au service de notre nation. A la limite, je militerais pour qu’on aille chercher dans les pays voisins les cadres dont nous avons besoin plutôt que de mettre un mécanicien à la place d’un cardiologue. Saviez-vous, à propos de médecine, que le seul chirurgien à Djougou est un Togolais, le seul à Natitingou un militaire à la retraite rappelé pour sa compétence et aussi pour combler le manque ? A Boukombé chez moi, il n’y en a même pas. C’est cela le déséquilibre régional puisque vous l’évoquez. Or, les gens de Boukombé, j’en suis sûr, fatalement, préféreraient le statu quo à la nomination d’un administrateur civil au poste de chirurgien par souci d’équilibre régional. Je crois qu’il faut en finir avec le mépris et le gaspillage. Et sanctionner ceux qui font mal le travail que nous transpirons collectivement pour payer. 

La Nation 
Vous semblez reprocher beaucoup de choses au ministre ? 

Camille Amouro 
Pas du tout. Vous savez que je ne m’intéresse pas aux individus mais à un système quand il s’agit de mon pays. Son ministère n’a été évoqué que parce que mon livre sur lequel vous m’avez interrogé initialement y est consacré. Mais c’est la gouvernance qui est en question. Vous savez, avant notre rencontre à Bohicon, j’étais d’abord au lancement du BEPC à Lalo. Tout le cabinet du ministre (conseillers techniques, directeurs divers, assistantes…) y était également, à la seule exception du directeur de cabinet. J’ai alors évalué ce que cette paralysie générale de tout un ministère peut coûter pour notre administration. Vous seriez surpris du résultat auquel j’ai abouti. 

La Nation 
Quel est ce résultat ? 

Camille Amouro 
En dehors des frais de mission et du carburant, pas grande chose ! 

La Nation 
Pas grande chose ? C’est déjà quelque chose ces frais de mission ! 

Camille Amouro 
Ce qui m’a intéressé, moi, c’est le coût du manquant aux usagers en l’absence de toute une administration pendant au moins vingt-quatre heures. Nenni ! Cela veut dire que soit il y a un surpeuplement de l’administration, soit il n’y a pas de mission suffisamment claire qui coïncide avec la quantité de postes. C’est un vrai gâchis ! La preuve, s’il en faut encore une, c’est que l’administration dudit ministère est en grève depuis trois mois sans que cela ébranle qui que ce soit. Je ne suis pas sûr qu’à la présidence même la situation soit meilleure. 

La Nation 
Pourtant, vous auriez reproché à certains confrères de n’avoir pas posé les bonnes questions, en évoquant justement ce déplacement massif et le coût de l’examen lui-même. 

Camille Amouro 
On ne peut rien vous cacher. C’était dans la même logique. Je sais que le ministre a une oreille parmi ceux à qui vous faites allusion. Et il a pris ma préoccupation au sérieux. La preuve, vous n’avez pas vu un déploiement similaire à Bohicon. Je crois qu’on devrait l’en féliciter, même si la question fondamentale demeure. En ce qui concerne le coût et la pertinence de l’examen, c’est une réflexion que j’ai depuis quelque temps avec certains amis. Pour moi, une décision politique s’impose pour supprimer soit le CEP, soit le BEPC. Avec la garantie d’investir la totalité des ressources ad hoc dans une bibliothèque départementale. Cela offrira progressivement trois cent mille livres au moins et un équipement multimédia à chaque département, au bout de six ans. Je pose le problème dans mon livre. Je dois avouer que je suis très minoritaire dans cette approche. Mais je ne désespère pas car j’ai raison. 

La Nation 
Pourquoi avez-vous arrêté vos chroniques ? 

Camille Amouro 
Pour deux raisons simples. Premièrement, parce que je les écrivais par devoir citoyen, ce qui me conférait aux yeux de l’opinion dominante un statut de couillon. Cependant, chacune d’elles a eu son impact direct. C’est ce qui m’a poussé à continuer jusqu’à ce que l’environnement médiatique devienne « kpakpato ». Il s’est alors établi une espèce de haine des gouvernants qui, à mon avis, traduisait plus de la jalousie que d’une saine volonté de critiquer pour améliorer certaines conduites et pratiques. Je ne suis pas partisan de ce type de comportements car les manquements du gouvernement me paraissent suffisamment graves pour qu’en face la réponse soit une conduite irresponsable. Toute conduite irresponsable trompe le gouvernement qui du coup pense avoir raison dans son incompétence et sa mauvaise gestion. Je viens de critiquer concrètement l’administration sans attaquer personne. Et je sais que je serais écouté parce que je ne veux la place de personne. La mienne déborde déjà. Voilà, je ne suis pas sûr que l’insolence et la diffamation soient la réponse la plus appropriée à la crise morale grave que nous traversons. Et quand j’ai arrêté, un jeune confrère, Constant, m’a demandé publiquement à combien le gouvernement a acheté mon silence. Je ne suis pas sûr que ce soit une façon reconnaissante d’apprécier mon sacrifice (au sens propre, car vous savez que j’ai été parfois victime de certaines injustices). Mais je lui ai répondu qu’au contraire un gouvernement sérieux aurait payé pour que je n’arrête pas. 

La Nation 
Et la seconde raison ? 

Camille Amouro 
Une de mes chroniques qui date de plusieurs années a été reprise sur le blog officiel de campagne d’un probable futur candidat. Il s’agit d’un portrait où j’exprime mon admiration. A partir de ce moment, ma parole devient entachée de soupçons partisans. Elle n’est plus crédible comme intellectuelle en ce qui concerne la critique de l’action gouvernementale. Je trouve cela dommage car si je garde une admiration intacte pour ce candidat, je suis sûr de ne pas m’identifier dans la nébuleuse qui se forme autour de lui et qui donne une désagréable odeur de déjà vu. Le silence devient ainsi la seule alternative. Pour le moment.

La Nation 
Si vous étiez ministre… 

Camille Amouro 
Je suis convaincu que tout citoyen mentalement équilibré envie ma place. Sortir en short et en t-shirt dans un pays où la température moyenne est de 30°C. Détenir les informations les plus confidentielles sur tous les secteurs de l’activité et être ainsi toujours prêt au travail. J’aurais pu évoquer le service civique ou l’alphabétisation que le gouvernement a récupérés comme des créneaux en les dépouillant entièrement de mes propositions initiales et sans m’associer. Rester soi en toutes circonstances. Aimer. Donner et recevoir. Aimer encore. Et demeurer libre autant que vos ressources vous permettent sans jamais envisager de vendre une partie de votre dignité pour augmenter lesdites ressources. Et savoir, quand il vous manque tout et qu’il vous manque jusqu’à la pitance quotidienne, que vous devez dire ce que vous avez à dire quoi qu’il vous coûte. Et savoir que chaque fois qu’un cercle donné est en train de conspirer votre mise à mort, des cercles entiers de divers coins du monde vous sollicitent et vous protègent pour vos performances antérieures, pour votre disponibilité sans calcul, votre franchise. Tel est le sens de ma vie. Lutter contre l’injustice, dénoncer l’indignité, essayer de compenser les douleurs… tel est mon combat. Et quand bien même cela n’aboutirait à rien, c’est mon combat. Je n’accepte aucune convenance. Je suis comme un kluito Tailleur dans l’arène.

© 2014 Tous droits réservés.

Créer un site internet gratuitWebnode