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Editorial : Nous sommes tous des fondés de pouvoir

06/12/2014 17:43

PROPOS  SCIENTIFIQUES

« Battre la campagne pour

chasser les mythes »

Numéro 7 - Mars 1988

 

Editorial : Nous sommes tous des fondés de pouvoir

par Huenumadji AFAN

 

« Nulle vérité révélée, instituée ou même communément admise,

ne peut interdire à chacun de professer l’opinion qui est sienne.»

Michel DELON

*

*   *

     En raison des urgences, nous nous devons, nous, pays du Tiers-Monde, pour notre bien, de nous saisir du progrès au point même le plus élevé où il se trouve à notre époque, dans les domaines les plus divers des sciences de l’homme et de la nature. Parlons clair : certains trouvent normal, par exemple, qu’à un paysan qui n’a jamais connu que la houe, l’on impose d’abord, dans un premier temps, inconditionnellement, la pratique de la culture attelée comme préalable à l’utilisation du tracteur. La raison : il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ; en science il n’y a pas de saut, il n’y a pas de rupture, on ne saurait brûler les étapes…

    Or, voici que des plus hautes personnalités du monde industrialisé, dont les avis politiques et scientifiques ne sont guère mis en doute, et qui sont désormais conscients de nos potentialités, s’étonnent de nos carences et déplorent les tergiversations de nos pays et la lenteur qu’ils mettent à tirer tous les avantages des sciences de notre temps, alors même que ces pays « disposent des intelligences nécessaires, des intelligences parfaitement capables de maîtriser ces sciences. » Et, conscientes encore de l’interdépendance de nos sorts, ces personnalités n’hésitent pas à proclamer : « Si vous sombrez, vous les pays du Tiers-Monde, nous sombrerons tous avec vous. »[1]

Trêve de complexe, de complicité, de prévarication

    De telles déclarations, stratégiques ou non, nous ramènent brutalement aux sources de nos tares. Quelle fatalité –diable ! – pèse si lourdement sur notre destinée au point d’hypothéquer presque en permanence notre évolution ? A quoi tient encore ce gâchis si souvent constaté de l’importation sauvage et encombrante de certaines intelligences ?  - C’est que, décideur politique ou administratif, responsable ou subalterne, agent de maîtrise ou ouvrier spécialisé, intellectuel ou manuel ; l’homme du Tiers-Monde, et singulièrement le Nègre, n’a guère le goût du risque[2] ; il aime se sécuriser en se revêtant de défroque ; il cherche chaussures à ses pieds, et costumes à sa mesure constamment dans les friperies[3] ; il raffole furieusement non de compétence, mais de survivances médiévales moyenâgeuses, royalement abandonnées par d’autres, et se porte volontiers garant de la vénération de ces reliques, prêt à mourir religieusement en croisade. Il estime en effet qu’il lui faut respecter d’incontournables     « lois historiques du développement ».

    Cette attitude, qui impose une vision exagérément diachronique des données de l’évolution, au risque de briser les élans et de tourner à une apathie générale, et que l’on perçoit bien au travers de certains comportements, certains programmes de développement culturel, sociologique, technique, est purement bucolique, faussement écologique et singulièrement anachronique. Car, il est possible de mettre la plus haute technologie à la portée des individus toutes les fois qu’elle est assimilable, c’est-à-dire surtout en prenant option pour la réalisation des conditions d’assimilabilité. Convenons-en : il faut nécessairement brûler des étapes. Sinon, comment espérer ne pas être éternellement à la traîne ? Comment rompre la chaîne d’un ordre de progrès qui par le monde paraît définitivement acquis ? Les premiers seront les premiers : cette fatalité est trop rigoureuse et proprement désespérante.

    Répétons-nous : en pratiquant sur tous les plans une politique attentiste, nous nous faisons les artisans de nos malheurs. On attend que des conditions – dont on ne sait exactement quelles elles sont – se trouvent réunies, que des ordres soient clairement donnés avant d’agir, avant de mettre en œuvre notre intelligence humaine. Pendant ce temps les initiatives s’étiolent, la responsabilité personnelle et individuelle est évacuée. Ici, la temporisation n’est rien moins qu’une complicité, une prévarication. Et si jamais en effet l’ordre ne venait pas ? Ou encore sil tombait, plus ou moins enrhumé, plus ou moins flou, probablement handicapé par des engrenages dont les retombées néfastes sont à peine perceptibles ? Il importe donc que des voix vigilantes sonnent l’alarme, au moment même où un chorus général et statique intronise la léthargie.

A bas « A bas l’impérialisme ! » !

    Cesser donc d’indexer autrui comme étant la source de nos malheurs. Tout se passe aujourd’hui comme si l’on avait une fois pour toutes clairement identifié l’adversaire, l’obstacle. – C’est l’impérialisme ! C’est le système ! Mais qu’est-ce donc – diantre ! – que ce bouc émissaire ? Et pourquoi voudrait-on, du reste, qu’un oppresseur cesse d’opprimer quand il trouve son compte par l’oppression ? Notre stratégie de développement devra proscrire la fanfaronnade et l’usage des stéréotypes à commencer par la stéréotypie verbale. Dans cette perspective, tout discours idéologique ou scientifique portant le label d’une quelconque référence non mesurée, ou servant d’alibi pour camoufler des déficiences, devra être systématiquement dénoncé et mis au rancart.

Etre fidèle au poste

    Alors, la mise  à l’honneur d’un autocentrisme éclairé[4] nous prescrit de définir nos tâches : circonscrire nos réalités, poser le diagnostic de nos maux pour une thérapeutique appropriée[5], déterminer des programmes et passer à l’exécution de ces programmes. Il importe en effet de proclamer, à notre manière, à la face du monde nos hantises. Mais s’agit-il de dire ou de faire ? – Il s’agit de dire, de faire, de dire-et-faire.[6] En corollaire : donner notre confiance à nos ressources[7], à la science politique associer la politique de la science, être présent pour parler, présent pour agir[8]. Et, suivant les besoins de la cause, admettre une division du travail. Qui que nous soyons, « nos sommes tous embarqués » : tous fondés de pouvoir pour bâtir  le progrès.

    Pour tout cela, l’honnêteté (re) commande un seul mot d’ordre : être entièrement chacun à son poste. Ce qui signifie qu’au point où il se trouve et quelle que soit sa fonction chacun est en mesure d’apporter sa contribution, sa cotisation à l’intérieur comme à l’extérieur.[9] Et il revient à chacun d’imposer sa contribution en s’inscrivant dans sa compétence et en exigeant qu’on tienne compte de cette compétence. Est donc pertinent le refus d’allégeance aux expertises douteuses, qui ne sont rien moins que des voies détournées d’asservissement, de mise au pas systématique, ou de règlements de comptes. Est donc salutaire le rejet des ordinations et des investitures attardées et manipulées qui ne peuvent que consacrer la sclérose et museler la science.

    Car le plus malheureux des malheurs des nègres tient en ceci : historiquement mis en sujétion, et toujours attachés à des « sommités », à des « maîtres », les nègres font tout le travail de ces « maîtres » et pour ces « maîtres », sans oser signer de leurs noms qu’ils jugent peu sonores, indéfiniment réduits « à faire la courte échelle pour un autre, pour se retrouver eux-mêmes confinés dans l’ergastule étouffant et sombre des notes minuscules en bas de page. »[10]

    Alors, vérité pour dedans et pour dehors : du sommet au bas de l’édifice national ou international, personne nulle part n’est pièce mineure. A chacun d’en faire en toute conscience sa foi et sa loi.

A suivre !...


[1] François MITTERRAND, « Allocution d’ouverture », 13ème Conférence France-Afrique, Lomé le 14 novembre 1986. Dans la même allocution, le Chef de l’Etat français prophétise que « le 20ème siècle ne finira pas sans violence si on ne met pas pour résoudre les problèmes raison et volonté, solidarité, enthousiasme. »

    J.-P. SARTRE affirmait déjà que « les exclus revendiqueront leur exclusion sous le nom de personnalité nationale. » (Préface à A. MEMMI, Portrait du colonisé, Payot, Paris, 1973, p. 29.

[2] A ne pas confondre avec l’aventure.

[3] Il s’agit, bien sûr, de friperies intellectuelles.

[4] Qui est tout le contraire d’un égocentrisme sectaire ou intolérant. C’est essentiellement une volonté affirmée de mettre aussi notre marque à tout ensemble politique, culturel, scientifique, économique, qui s’édifie au plan national ou international.

[5] Bien décrire, bien analyser, c’est déjà favoriser l’éclosion de l’action.

[6] Conception ; exécution ; conception-exécution.

[7] Si l’on clame volontiers l’excellence de la pharmacopée, il convient alors – logique oblige – de reconnaître clairement les mérites de tel Amakué, ou de tel autre phytothérapeute-chercheur. Pour l’heure, l’Agrégation n’est la récompense et la promotion que de la pharmacie, frappant ainsi de ségrégation la pharmacopée.

[8] La réflexion critique éclaire l’action.

[9] La cotisation : terme utilisé à maintes reprises par le romancier et dramaturge congolais Sony Labou Tansi, notamment lors de son dernier passage à Lomé, et particulièrement au cours des conférences au Centre Culturel Français et au Campus de l’Université du Bénin les 15 et 17 février 1988.

   La cotisation est l’ensemble des efforts personnels et individuels de tous les citoyens sans exception pour l’édification de la nation.

[10] Roger GBEGNONVI, « Impressions de lecture », in Revue Littéraire de l’ASECL (Association des Ecrivains et Critiques Littéraires Béninois), n°3, second semestre 1987, p. 18

    Roger Gbégnonvi fait une remarque étude critique de L’arbre  à palabres : Essai sur les contes et récits traditionnels d’Afrique Noire, ouvrage de Jacques CHEVRIER, publié chez Hatier en juin 1986. L’auteur de l’article reproche à Jacques Chevrier d’avoir trop alimenté son « anthologie » d’ « éléments puisés dans des mémoires de maîtrise ou de DEA ou thèses de doctorat soutenus mais non (encore) parus en librairies ».

 

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