Anticipation Logique Elaboration Action

Ecologie des espaces ethnoculturels[1]

09/11/2014 13:12

BCCM/PS/CHRONIQUE/14102013

« Cette idée d’instituer un service du contrôle… et des contrôleurs. […] Ce qui est sûr, c’est que nous aurions pu nous passer de leurs contrôleurs. Mais non, les voilà qui s’amènent. » Eza BOTO, alias MONGOBETI

« Ne prenez pas le métro ! Prenez conscience ! » AGUIGUI MOUNA

« Une braise se couvre de cendres, une étoile non. » Victor HUGO

Fausses garanties…   

    Au moment où, partout en Afrique, laliberté d’expression est particulièrement en souffrance sous la haute autoritéde fausses garanties institutionnelles, il convient de rappeler que ceux quicroient à la liberté d’expression et à la libération de la parole n’attendentjamais ni consigne, ni autorisation : ils s’expriment. Et ils se donnent àleur propre choix les moyens d’expression appropriés.

    C’est ce rappel que fait Ayayi TogoataApedo-Amah, en remettant au jour le théâtre populaire, notamment leconcert-party. « La vision politiquedes créateurs de ce théâtre, indique-t-il, est impitoyable pour les détenteurs de l’autorité, qui sont ramenés àleur juste valeur : la petitesse. L’arme privilégiée du concert-party estla dérision qui n’épargne rien ni personne : les policiers et militaires,les hommes politiques, les chefs traditionnels, les enseignants, les religieux,les femmes, la jeunesse aliénée, la mode, les traditions archaïques, etc. »(cf. p. 22)   

    Oui, la liberté d’expression ne peut enaucun cas s’interpréter comme mise sous tutelle, mise sous surveillance, misesous contrôle, ou bâillonnement de la libre expression des individus. Tantqu’il y a ne serait-ce qu’un iota d’hypothèque sur la libre expression, il n’ya pas liberté d’expression. La liberté d’expression est un droit inaliénable,qui s’exerce motu proprio, indépendamment de toute dispositionconstitutionnelle ou législative.

    La liberté d’expression, c’estl’expression de l’individu s’exprimant librement. La liberté d’expression,c’est l’expression non entravée, non soumise à la pesanteur d’un quelconquedélit d’opinion ou d’expression ; c’est l’expression qui n’admet d’autrecensure que l’autocensure du mensonge[2].

Grande diversion

    Assurément, s’il vivait encore par cestemps de délabrement et de diversion cyniques, Kodjo Adenyon, alias Kokuvito,grand maître dans l’art du concert-party, nous gratifierait de scénarioscroustillants dont seul il avait le secret : oui, les peuples du« pays de nos ancêtres », tributaires d’une République piteusementassassinée, totalement désorientés, assidûment formatés à s’accommoder indéfinimentdu statu quo ; éternellement acculés à aller à des élections uniquementpour désavouer les opportunistes complices du système et non pour mettre encause le système, ces peuples, frappés du destin de Sisyphe, n’ont plus leursyeux que pour pleurer : d’autant plus que, singulièrement par la vertu deréseaux manipulateurs de tous bords, visibles et invisibles, temporels etspirituels, et par la grâce intarissable de laborieux grands médiateursplénipotentiaires, qui s’activent à temps et à contretemps, la monarchiedynastique triomphante est constamment aiguillée à poursuivre inlassablementson divin règne imperturbable.

Présent certifié conforme  

  En réalité, le malheur des Etats africains tient au fait que leurprésent « indépendant » n’est que la réduplication de leur passécolonial. La copie est conforme à l’original.

    A titre d’exemple :  

1. Le système colonial directétabli par la Francea reposé sur trois piliers :

-         le pilier militaire : il est constitué parl’ensemble des soldats dits « tirailleurs sénégalais », recrutés etformés pour assurer la conquête et la stabilisation des colonies ;

-         le pilier éducatif : c’est le systèmed’instruction mis en place pour fabriquer les commis d’Etat devant serviressentiellement dans l’Administration coloniale ;

-         le pilier monétaire : c’est le Franc CFA (ColoniesFrançaises d’Afrique), qui est la devise utilisée pour les transactionsmonétaires et la gestion économique dans les colonies françaises.

2. Le système colonial des« indépendances », qui a pris le relais du système colonial direct,repose sur trois piliers :

-         le pilier militaire : c’est l’armée dite« nationale », établie dans chacune des anciennes colonies ;

-         le pilier éducatif : il est incarné parl’Université-CAMES (Conseil Africain et Malgache pour l’EnseignementSupérieur) ;

-          le pilier monétaire : c’est le Franc CFA(Communauté Française d’Afrique / Communauté Financière d’Afrique) géré par la BCEAO (Banque Centrale desEtats de l’Afrique de l’Ouest) et la BCEAC (Banque Centrale des Etats de l’Afrique Centrale).

De façon générale :

Que l’on ajoute le maintienforcené du principe de l’ « intangibilité des frontières »coloniales, -principe astucieusement brouillé ces derniers temps par lediscours-gadget « fédéralisme » et le clinquant idéologique« panafricanisme » -, et l’on a tout le secret du succès éclatant desréseaux hégémonistes prédateurs[3].

Clinquant idéologique

    Panafricanisme, pathétique grandmalentendu !

    En énonçant avec ferveurle « Panafricanisme » comme solution aux souffrances des Nègres, enl’annonçant avec joie, à cor et à cri, en le proclamant avec générosité partoutà travers le monde, Marcus Garvey et ses compagnons ne pouvaient s’imaginer àquel point ils venaient d’instituer un fétiche, qui, comme tout fétiche, allaitpropager, une fois intronisé,  son auraobscurantiste.

    Fils d’esclave, Garvey avait la nostalgieou la hantise de la terre de ses ancêtres. Le retour au pays natal et auxsources s’entendait, dans sa tête émotive, comme un débarquement et un ancragenécessaire, quelque part en Afrique. Ce quelque part pouvait se situer partouten Afrique noire, sans destination précise privilégiée. Tout contingentnégro-antillais ou négro-américain accostant au Libéria, en Guinée, au Nigéria,au Congo, en Tanzanie,… serait forcément le bienvenu chez soi en tant quenégro-américain, c’est-à-dire un potentiel cousin ancestral de n’importe quelgroupe négro-africain.

    De fait, ce Négro-américain cousin de toutNégro-africain, proche de personne étant proche de tout le monde, est unapatride. L’entreprise de Marcus Garvey ne pouvait être qu’une aventureidyllique, n’ayant aucun vrai répondant affectif en terre d’Afrique,c’est-à-dire un répondant national ethnique. Car, si le Négro-américain se sentAfricain, le Négro-africain, lui, est, sociologiquement parlant, Zoulou,Kikuyu, Kongo, Hausa, Peuhl, Bété, Sénoufo, Bamiléké, Ewé… Ne pouvantadministrer la preuve d’une quelconque origine ou identité ethnique, leNégro-américain ne peut être que toléré, en quelque endroit où il veuilles’installer en Afrique.[4]

     Le colonisateur a cherché – en vain - àbrouiller les réalités nationales ethniques, en mettant en place, dès ledépart, la principale structure politique de désarticulation etd’asservissement des peuples d’Afrique : le territoire colonial. La« nationalité » affectée à chacun des territoires ou« Etats » coloniaux (« nationalité togolaise »,« nationalité ivoirienne », « nationalité sénégalaise », « nationalitéougandaise » …) est la marque au fer rouge de la condition d’esclavesinfligée aux individus citoyens de ces Etats. Recourant au« panafricanisme » candide de Marcus Garvey, prenant prétexte dugénéreux élan des premiers panafricanistes négro-africains, les tenants de la« renaissance africaine » donnent aujourd’hui dans du clinquantidéologique, et jouent le jeu du colonisateur.[5]

    Il n’y a pasd’ « Afrique » à faire renaître ! Les peuples en Afrique,vivant chacun dans un espace ethnoculturel défini, ont-ils jamais eu une idéequelconque d’un quelconque ensemble territorial « africain » ?L’ « Afrique » est sans doute une idéologie colonialiste. Iln’est du reste pas étonnant que ceux qui parlent le plus de « renaissanceafricaine » soient ceux-là précisément qui ont été formatés contre lacause qu’ils prétendent défendre ! Et désormais, comme naguère, par la foides réseaux prédateurs et affidés, sur la « nationalité » rivée auterritoire colonial, va donc devoir – sous la bannière d’un séduisant« fédéralisme » - se greffer la plus que séduisante« nationalité africaine ». Pauvre Nègre !... 

Avoir honte de soi ?   

    Il y a lieu de s’interroger : au« pays de nos ancêtres » une loi récente interdit la mention del’origine ethnique du citoyen sur les actes d’état civil[6].

    Cette loi n’est rien moins qu’une atteinteà l’identité ethnoculturelle du citoyen. La « nationalité » apparaîtdésormais comme un dispositif destiné à empêcher le citoyen  d’arborer son identité ethnique. La« nationalité » s’édifie donc comme instrument de négation des ethnies,des nationalités ethnoculturelles, par imposition d’une certainesupranationalité illusoire.

     L’affectation d’un dénominateur communprésumé est une stratégie de camouflage de l’identité dont peut se prévaloirchaque citoyen. Diantre ! les identités ethniques nationales sont-ellesappelées à disparaître au profit d’une identité supranationaleréductrice ? Pourquoi insinuer l’idée qu’il y aurait un inévitableantagonisme entre ethnie et citoyenneté? Pourquoi veut-on que les Akébous, lesMobas, les Bassars…se sentent Kotokolis sous prétexte qu’ils sont tous, les unset les autres, des fils du « pays de nos ancêtres » ? Le citoyendevrait-il avoir honte de son identité ethnoculturelle ? Devrait-il s’encacher ? Le peuple du « pays de nos ancêtres » est une mosaïquede peuples. Chaque ressortissant a droit à la citoyenneté, sans préjudice pourson identité ethnique. Porter ombrage à l’identité ethnique au nom d’unenationalité factice est une pernicieuse malversation, un truquage malin souscouvert de «nationalisme ». La nation à construire ne doit pas détruireles nations existantes !...

Ecologie des espaces ethnoculturels

  Tenez ! Les Wallons et les Flamands ne veulent pas noyer leur identité ethnique sous l’étiquette belge : ils ont raison ! Turcs,Iraniens, ou Irakiens par la citoyenneté, les Kurdes hardiment se revendiquentKurdes : ils ont raison ! Citoyens canadiens, les ressortissants duQuébec se réclament Québécois francophones : ils ont raison ! Repliidentitaire ? Plutôt affirmation et sauvegarde de soi… L’identité ethniqueest un droit inaliénable. 

    Aujourd’hui, l’on parle abondamment dechangement climatique, de préservation de la couche d’ozone, de la flore, de lafaune. L’on devrait au moins tout autant insister sur l’indispensable action àengager pour sauvegarder, partout à travers le monde, la diversitéethnoculturelle, préserver les identités nationales ethniques, et les espacesethnoculturels. Il y a urgence, au regard des étouffements ethnoculturelsperpétrés – consciemment ou inconsciemment – sous le biais de politiques ditesd’ « unité nationale ». Les Français avaient l’habitude dedire : « Nos Ancêtres les Gaulois… » Ils le disent de moinsen moins parce que l’identité gauloise, à la suite des péripéties del’histoire, a disparu au profit de l’identité « française » qu’ils neveulent plus perdre.

    Les peuples d’Afrique et de certainesautres régions du monde ont des atouts : malgré la domination colonialeeuropéenne, l’observation et l’analyse synchroniques révèlent que les identitésnationales ethniques subsistent, sous forme de langues et cultures dynamiques,dans des espaces ethnoculturels repérables. Ce que les instances onusiennesdoivent faire, - pour peu qu’elles veuillent encore être crédibles -, c’est dedresser la carte du monde en s’évertuant à sauvegarder, par delà les frontièresgéopolitiques, les espaces ethnoculturels. Chaque être humain est citoyen dumonde : il doit, d’une part, recevoir son éducation de base dans la langueet la culture de l’espace ethnoculturel où il vit ; il doit, d’autre part,en même temps pouvoir revendiquer une identité nationale ethnoculturelle dontil a pleine conscience. Nul n’est tenu de rester ce qu’il est, tout individu ale droit de devenir ce qu’il est…[7]

Le souffle…   

    La problématique de l’appropriation d’une conscience ethnoculturelle, commefacteur d’émancipation des peuples, est d’une importance majeure. L’on perçoitdès lors l’intérêt et la portée du genre didactique qu’est le  théâtre populaire, le concert-party enparticulier, dont il faut à tout prix activer la réhabilitation, en vertuprécisément de son aptitude, à travers son mode d’expression linguistique etculturelle, à s’affirmer comme force de résistance contre la mise à mortprogrammée des cultures identitaires[8].

    Que revive alors le souffle de Kokuvito !Pourvu que l’on ait toujours à l’esprit que le succès de l’artiste tient autantà son talent qu’au contexte socioethnoculturel dans lequel il pratique son art.Kokuvito, grand maître du concert-party, en fit l’amère expériencelorsqu’il voulut « s’essayer à unecarrière internationale en dehors des trois pays partiellement éwéphones :Ghana, Togo, Bénin […]. Ce fut la fameuse tournée gabonaise de 1984 qui fut unfiasco dans la mesure où l’absence du contexte dans lequel s’insère la fableest toujours très préjudiciable aux œuvres comiques. » (cf. page 194)

    Moralité : il ne suffit pas d’être« Africain » pour faire mouche en Afrique !... 

 Autoréférentialité[9]

     Nous sommes tous des fondés de pouvoir ![10] Le présent ouvrage d’Ayayi Togoata Apedo-Amahs’inscrit dans la logique d’une constante fidélité à un idéal : quêtepermanente de la vérité, de la liberté et de la justice, affirmation de soi.Idéal qui nous a unis dans l’aventure, durant toute notre professiond’enseignants-chercheurs ; qui nous a permis de traquer les mythes, deposer nos convictions, d’affronter l’adversité, de tremper notre résistance, etqui nous anime toujours au quotidien, dans nos recherches, dans nos réflexions,dans notre engagement pour l’autoréférentialité, et dans notre inébranlablecombat pour l’éveil de conscience et l’épanouissement de l’individu humain.

    Ayayi Togoata Apedo-Amah est et demeure cequ’il est : non pas une braise, mais bel et bien une étoile[11].

Huenumadji AFAN

A suivre !...

[1]Huenumadji Afan, Postface à l’ouvrage d’Ayayi Togoata Apedo-Amah, Théâtres populaires en Afrique, l’exemple de la kantata et du concert-partytogolais, Editions Awoudy, Lomé, 2013.

[2] La liberté d’expression concédée au peuple est pire quecelle qu’il n’avait pas sous la dictature du parti unique ! Victor Hugoavait bien raison d’affirmer : « Tout le décret de la presse peut se résumer en une ligne : Je permets que tuparles, mais j’exige que tu te taises. », Napoléon-le-petit, Livre deuxième, V)

[3] Exemple : Au lieu de se retrouver à Accra, Lomé ouCotonou pour proclamer l’union-fusion de leurs trois Etats, les détenteurs du pouvoir, du Ghana, du Togo et du Bénin,  vont à Addis-Abeba parlerd’ « Union Africaine » !

[4]Fondateur de la négritude, Aimé Césaire s’est plutôt mis, - esprit clairvoyant-, en réserve du mythe du panafricanisme et du retour en terre ancestrale.

[5] Dansla mesure où il y a obstination à liquider la problématique de l’identitéethnique que ces thuriféraires s’évertuent à sublimer, il y a lieu des’interroger sérieusement sur le concept politique « Afrique ».Aiguillonner le Nègre à s’octroyer une conscience « africaine » estune ruse des prédateurs, pour faire du brouillage, minorer l’ampleur de lapartition coloniale, et empêcher la reconstitution des environnements et desespaces géoethnoculturels originels. Emancipateur dans le panafricanisme duNégro-américain, le concept « Afrique », s’agissant duNégro-africain, est – tout comme le concept attaché à chacun des territoirescoloniaux (« Côte d’Ivoire », « Togo »,« Nigeria », « Angola », « Kenya » …) - unconcept d’asservissement, par négation des identités ethnoculturelles.

[6] Cette loi est d’autant plus énigmatique que les fêtes traditionnelles ethniques sontde plus en plus florissantes !

[7] « Le meilleur, c’est que, dans les conditions de communauté de destin et de possiblesociété-monde, nous puissions envisager la Terre comme patrie, sans que cette patrie nie lespatries existantes, mais au contraire qu’elle les englobe et les protège. »,Edgar MORIN, Terre-Patrie, Préface 2010.Cf. les chroniques de Huenumadji Afan : « Césaire est mort, vivele Discours… ! » ; « Tado » ; « Terre de nosancêtres » ;            « Où sont donc les balafres… ? » ; « Que devient donc la Terrede Togbanyi ? » ; « Roberto Pazzi ».

[8] Sans préjudice pour sa fonction classique qui en faitun théâtre de la synchronie, de l’événement. En effet le concert-party prend encharge tous les aspects de la vie politique, économique, religieuse, telsqu’ils sont synchroniquement vécus. Le charlatan, le féticheur, l’hommepolitique, le commerçant, le prêtre, le paysan, le fonctionnaire, sont étudiéschacun dans sa vie et son comportement quotidien. Le concert-party estvéritablement un théâtre engagé qui ignore la notion de tabou : aucunthème, aucun sujet ne saurait se soustraire au traitement du concert-party. Lelecteur appréciera notamment les chapitres 8, 11 et 15.

[9]L’autoréférentialité, c’est l’affirmation de soi comme valeur, sans souci d’une quelconque validation. C’est le refus de se faire dévaloriser par autrui.

[10]Huenumadji Afan, Editorial à ProposScientifiques, n° 7, mars 1988.

[11] Il faut le dire : Ayayi Togoata Apedo-Amah a unpéché mignon, une certaine propension – presque rituelle -      à assimiler sans relâche le christianismeau colonialisme et à l’intolérance. C’est Moorhouse qui a une réponseappropriée, telle qu’exprimée à la page 233. Toute sèche, mais édifiante :

« Ayayi Togoata Apedo-Amah : L’idéologie de la kantata n’a-t-elle pas unefiliation avec l’idéologie coloniale dans la mesure où elle continue à s’enprendre vigoureusement – j’allais dire avec intolérance – aux pratiquesanimistes qui sont celles de nos pères, de notre peuple, de notreculture ?

   Moorhouse Apedo-Amah : La cantate n’a absolument rien à voir avec le colonialisme. »

 

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