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Conversations sur la guerre : de l’histoire et de son enseignement

10/11/2014 22:55

 

Qui ose croire qu’aujourd’hui le commerce triangulaire a disparu et non qu’il se transforme comme depuis le début en changeant soit les sommets du triangle, soit les objets du commerce ? Qui ne veut pas admettre, en dépit de la réalité du vocabulaire, que l’or noir d’aujourd’hui, le pétrole, équivaut à l’or noir d’hier, l’esclave ? Que les souverains arabes ont exactement le même type de rapports avec les firmes occidentales d’exploitation de pétrole que les rapports qu’avaient les souverains nègres avec les négriers ? Qui refuse de rêver que, même Saddam Hussein vaincu, cette guerre en soi représente un aveu de désespérance de la société occidentale capitaliste et que de toute façon, elle va changer les rapports entre les nations, non seulement dans cette région mais dans le monde entier ? Quel sera l’or noir de demain ?

Une question est de plus en plus évoquée depuis une vingtaine d’années par certains groupes panafricanistes, mais un peu plus explicitement depuis la parution du récit de voyage de Bruce Chatwin Le Vice-Roi de Ouidah (1980, rééd. Grasset, 2003), ou du film de Werner Herzog Cobra Verde en 1987. Il s’agit, à travers l’anecdote du roi Adandozan d’Abomey (1), de la question de la place de l’individu et de l’interprétation des faits dans l’histoire qu’on enseigne.

Adandozan a régné sur Abomey pendant vingt et un ans avant d’être débarqué en 1818 par Chacha Félix de Souza, négrier brésilien, et remplacé par son neveu Ghézo. Son nom, ses emblèmes et symboles furent ensuite effacés de la tradition historique du royaume. Aujourd’hui encore, dans la généalogie des dynasties d’Abomey représentée sur les bas-reliefs et autres tentures, on est surpris par un grand vide de vingt et un ans. L’ironie de l’histoire, c’est que tous ceux qui sont concernés par cette tradition connaissent le contenu de ce vide qui suscite la curiosité des autres.

Ainsi, paradoxalement, Adandozan semble être beaucoup plus connu que les autres rois. Les traditions historiques le décrivent comme un homme cruel et son bannissement apparaîtrait comme une punition posthume. On nous a enseigné que cette cruauté se traduisait entre autres par l’assassinat de son propre peuple. Je ne me souviens pas que d’autres termes (en dehors du champ lexical des technologies d’armement) aient été utilisés pour peindre le portrait d’Adandozan que les termes utilisés aujourd’hui pour décrire Saddam Hussein, le président de l’Irak, en Occident. Cette histoire qu’on nous a enseignée très jeune (je devais avoir une dizaine d’années) éveilla en moi dès ce moment un intérêt pour l’Histoire. Car dans les programmes, après Adandozan à qui on ne consacre guère que cette allusion, la leçon suivante s’intitulait « Ghézo le Grand ». Celui-ci régna deux fois plus longtemps et nous étudiions les détails des symboles de ce règne. À commencer par son trône qui reposait sur quatre crânes humains.

Dans un contexte de révolution anti-impérialiste, dans une société où la curiosité est considérée comme un vilain défaut et où le Français reste une langue de travail, on trimbale longtemps les contradictions contenues dans ce genre d’acquisitions. On a beau demander aux adultes le sens des mots, fouiller dans des dictionnaires, on finit par se résoudre à un doute qu’on s’explique par sa propre tare dans la compréhension du mot de « cruel ». Enfant, on a du mal à comprendre qu’un individu qui s’assied sur des crânes de personnes assassinées par lui ne soit pas cruel et qu’un autre qui n’a même pas de symbole le soit. L’alternative est soit de se désintéresser de la chose, soit de chercher encore et encore.

Il me plaît d’ouvrir une parenthèse pour conter une des répercussions de ce traumatisme. Au cours de littérature africaine à l’université, lorsque le professeur aborda le chapitre sur la littérature colonialiste, il nous dit quelque chose dans cet ordre : « Ces auteurs considéraient nos rois comme des sanguinaires. » J’eus une réaction de colère et pris la parole sans qu’elle me fut accordée en disant : « Mais ils l’étaient, sanguinaires ! Tous les rois, de partout, étaient sanguinaires. » Je venais ainsi de me libérer d’une dizaine d’années de frustrations qui me revenaient à chaque leçon d’histoire, sans que personne ne s’en doute. Le professeur, calmement, me mit en garde contre les choses que je dis et les répercussions qu’elles peuvent avoir sur moi-même quand je suis en position de leader. J’entendrai à plusieurs reprises cette même phrase, dans plusieurs pays sur des sujets divers et venant de personnalités diverses.

Pour en revenir à Adandozan, le récit de Bruce Chatwin (il vient d’être réédité) se garde de l’aborder. Il faut avouer que le succès de ce livre m’a toujours étonné tant il passe à côté de l’essentiel pour s’appesantir sur des règlements de compte personnels dont l’intérêt relève beaucoup plus du commérage que de la littérature (2), au regard d’autres récits sur le même type de sujets, dont les auteurs n’auraient jamais envisagé une carrière littéraire. Ni littérature ni histoire donc. Ce récit s’est donné comme mission de focaliser sur la vie de Chacha Félix de Souza. Or le destin de ce négrier était lié à celui d’Adandozan. Ils étaient tous les deux les facettes d’une pièce de l’histoire. L’auteur a préféré ne pas se mouiller et a ainsi laissé des espèces de vides que le film de Herzog comblera à peine. Cobra Verde a, en effet, été plus explicite sur la conspiration contre Adandozan. Malheureusement, il n’a pas su trancher entre le dynamisme des séquences et le besoin documentaire, entre la narration et la description narrative, ce qui engendre, de mon point de vue, des lourdeurs que n’a pas su gérer le talent de Klaus Kinski, visiblement mal à l’aise dans le rôle de Chacha.

Or, pour certains mouvements panafricanistes, Adandozan représente tout un symbole de modernité difficile à cacher d’ailleurs par ses propres détracteurs. Il fut le premier souverain dans le monde entier à abolir, par le refus de vendre, la traite négrière ; ce qui constituait, en 1800, sinon une folie au vu des intérêts en jeu, du moins une vaillance sur laquelle ces mouvements pensent tout aussi innocemment qu’il faut prendre exemple. Bien entendu, cette version de l’histoire n’est pas celle qui transparaît dans le récit et le film que je viens d’évoquer ni dans l’histoire qu’on enseigne. La conspiration contre Adandozan et sa déchéance qui introduisirent la notion de coup d’État dans une nation du golfe du Bénin précolonial avait pour unique motif, non de libérer le peuple aboméen de la cruauté d’un roi, mais de remettre en danger permanent tous les peuples de la région précédemment soumis aux razzias des chefs aboméens qui s’illustrèrent comme les plus grands chasseurs d’esclaves de toute l’Afrique de l’Ouest.

La témérité d’Adandozan, contrairement à Saddam Hussein qui fit détruire son propre armement par l’ONU avant d’être attaqué par les Américains (et leur appendice du Royaume-uni), est non seulement d’avoir mis fin unilatéralement à la traite, mais d’avoir emprisonné le plus grand négrier de l’époque qui, après son évasion, constatera que la position d’Adandozan était entérinée par les « nations civilisées », une situation qui inquiéta sa propre carrière. Dès lors, Chacha n’avait que deux choix : ou retourner en Amérique pour devenir un simple citoyen en perdant la puissance et le prestige que lui conférait sa carrière, ou s’imposer sur Abomey en renversant son ennemi juré qui n’aurait dû être que son vassal au regard des rapports des force de l’époque. Il choisit la deuxième solution en prenant un grand risque, l’armée étant entièrement dévouée à Adandozan. Ainsi naquit, près de Grand-Popo, la première armée de femmes que Chacha entraîna dans la plus grande sévérité et qui sera maintenue par les rois d’Abomey en tant qu’elle représente une véritable machine à tuer.

Et pour aborder les questions qui divisent, certains panafricanistes attribuent à Adandozan le mariage avec une femme blanche, européenne, et affirment qu’il s’agissait d’une imprudence qui lui aura été fatale là où d’autres voient une preuve de son ouverture.

Qui ose croire qu’aujourd’hui le commerce triangulaire a disparu et non qu’il se transforme comme depuis le début en changeant soit les sommets du triangle, soit les objets du commerce ? Qui ne veut pas admettre, en dépit de la réalité du vocabulaire, que l’or noir d’aujourd’hui, le pétrole, équivaut à l’or noir d’hier, l’esclave ? Que les souverains arabes ont exactement le même type de rapports avec les firmes occidentales d’exploitation de pétrole que les rapports qu’avaient les souverains nègres avec les négriers ? Qui refuse de rêver que, même Saddam Hussein vaincu, cette guerre en soi représente un aveu de désespérance de la société occidentale capitaliste et que de toute façon, elle va changer les rapports entre les nations, non seulement dans cette région mais dans le monde entier ? Quel sera l’or noir de demain ? Il me semble que cette question devrait préoccuper dès à présent « les restes du monde », je veux parler des sous-développés qui sont les seuls dans ce triangle à n’avoir pas pris encore les devants. Leur émergence sera encore plus terrible à l’humanité car ils auront à se venger à la fois d’humiliations successives inscrites dans la précipitation de leur histoire.

Je comprends le message de Huenumadji Afan dans sa chronique de la semaine. Je le partage même. Pour moi, il stigmatise l’incongruité de l’ONU et son incapacité notoire à régler quelque problème que ce soit. Ce machin des vainqueurs d’une autre guerre est aujourd’hui si vétuste qu’il est terrible de lui accorder quelque crédit que ce soit, surtout quand on est classé en dehors de l’histoire, quand on fait partie des « restes du monde ». Mais je suis contre cette guerre parce que son prétexte, son initiative, son déclenchement, sa finalité et ses péripéties reposent sur du mensonge, reposent sur la plus grosse des qualités du « monde civilisé », sur le principe même de l’histoire qu’on enseigne.

Quand il méprise l’opposition de certains États européens, j’ai envie de lui dire oui, car, en suivant de l’intérieur la propagande qui se fait autour de cette guerre, on ne peut tirer d’autres conclusions que la sienne, à savoir que ces États n’ont rien à foutre de la démocratie en Irak et que chacun, finalement, en profite pour se positionner. Mais je continue de faire une restriction à la position initiale allemande que je trouve aussi franche que celle du pape. La préoccupation allemande depuis le début est non seulement le financement de cette guerre, mais sa futilité au regard de ce que l’Irak ne constitue une menace pour personne. Bien entendu, en Allemagne comme en France, le refus affiché par les hommes d’État est trahi par une collaboration militaire douteuse qui nous ramène à la conclusion de Huenumadji Afan. Je continue de croire au génie créateur de beaucoup d’artistes américains dont la position par rapport à la guerre s’explique par l’expérience acquise à travers le traitement de sujets qui dépassent le cadre de leur nombril.

Pour moi, cette guerre est une démonstration de ce qu’est en son principe la démocratie : une monarchie absolue fondée sur une manipulation absolue de la masse dont tout le monde sait qu’elle n’a pas forcément raison et dont tout le monde se targue parce qu’elle constitue, avant tout, la seule légitimité. Dans l’Irak de Saddam Hussein, si peu démocratique, c’est au contraire cette masse qui se bat pour son président contre l’agression occidentale pendant que les médias occidentaux témoins continuent de répandre le spectre d’un tyran et que la masse occidentale suit avec des slogans du genre « ni Bush ni Saddam ». Soyons sérieux : si Saddam est un tyran, il n’y a plus aucune raison de s’opposer à cette guerre quand le peuple a choisi et continue de choisir son tyran.

(..)Il y a nombre de pays dans les restes du monde où une intervention occidentale aurait pu être applaudie par la population, ainsi que le prédisaient de piteux spécialistes soi-disant intellectuels qui reviendraient de l’Irak, des crasses qui vous replongent dans la désespérance parce que vous vous dites alors : si ces nations délèguent leur intelligence à des cerveaux aussi creux, par quel mécanisme les vôtres arrivent-elles à en faire des mandarins ?

Ceux qui prétendent connaître le monde et se targuent de pouvoir l’expliquer, bien souvent, ignorent les langues du monde, n’ont jamais vécu la proximité avec des gens du monde qui pratiquent une autre manière de s’éduquer, de voir, de concevoir, que la leur. Ainsi, on a pu simplifier l’Irak en Sunnites, Chiites et Kurdes dont les uns seraient favorables au dictateur et les autres aux libérateurs. On ne peut d’ailleurs pas s’avancer plus. La pratique d’une seule langue, l’éducation nationale et l’enseignement de l’histoire ont déjà nivelé, par le bas et pour longtemps, les possibilités cérébrales, tendance dont on se félicite d’ailleurs de l’expansion et à laquelle se prêtent de nombreux singes des restes du monde.

Manquant d’imagination, de légitimité et de stratagème, des cadres des restes du monde ont compris depuis longtemps qu’il suffit de se déclarer de l’opposition au pouvoir de leur pays, même si celui-ci est installé par l’Occident dont il est au service, pour se voir accorder un crédit dans les masses occidentales. Dans tous les cas, ces individus ne représentent que leur propre ombre et on comprend qu’ils ne puissent accéder au pouvoir que par un coup d’État dont ils demeurent incapables. Ce sont des candidats à la singerie qui sont au moins plus malins que les masses occidentales et que les pouvoirs occidentaux encouragent comme des pièces de rechange dans leur réserve. Ce sont ces pouvoirs qui les installeront, forts de leur incapacité, donc de leur dévouement acquis à l’avance.

Même les artistes connaissent le procédé, qui se placent quand ils n’ont plus rien à exprimer. Il suffit de déclarer que sa vie est en danger après un pamphlet fort approximatif contre certaines religions ou certains hommes d’État pour être accueilli en héros dans ces milieux, là où le peuple que vous prétendez défendre vous ignore totalement et, quand il vous connaît, n’a jamais été confronté qu’à votre indignité, votre soif de reconnaissance, votre paresse. Mais vous êtes accueilli en Occident grâce à la naïveté de la masse et au calcul du pouvoir qui vous tient comme une pièce de rechange pouvant servir un jour à justifier une intervention armée par des textes qu’on vous fera signer et qui constitueront les références de l’histoire qu’on enseigne. On connaît la méthode. On y a été déjà confronté. On a subi, pour la plupart, l’examen initial du texte à signer et qui est la marque de votre dévouement. Ceux qui ont refusé savent ce que je sais. Mais tous ceux qui ont accepté n’ont pas été élus.

Dans la vérité, les vrais opposants, encore que cette qualité ne signifie pas une raison absolue, demeurent sur place, ont une légitimité reconnue, travaillent avec leur peuple pour changer ce qu’ils estiment médiocre.

(1). Au royaume du Dahomey, l’actuel Bénin.
(2). En 1977, Bob Denard et ses mercenaires tentent un coup d’État à Cotonou et essuient immédiatement un échec cuisant. La surprise de leur déroute laisse supposer qu’ils ont abandonné des leurs sur place, avec tout leur armement très sophistiqué, leur commandant tué et un de leurs camarades fait prisonnier. Une chasse à l’homme est ainsi organisée durant toute la semaine qui a suivi. Toutes les personnes supposées suspectes sont interpellées et interrogées avant d’être relâchées. Chatwin, qui était fortuitement au Bénin à cette époque, se retrouve dans le lot. Il en reste si marqué qu’il s’érige, dans son livre, en juge du régime. Le même régime étant toujours en place lors du tournage du film Cobra Verde, c’est probablement pour cette raison que celui-ci n’est pas tourné au Bénin mais à Elmina, au Ghana.

 

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