Anticipation Logique Elaboration Action

« BATTRE LA CAMPAGNE POUR CHASSER LES MYTHES »

07/11/2014 17:17

Interview accordée à l’hebdomadaire togolais La Tribune des Démocrates (du 30 juin au 06 juillet 1992) par Huenumadji AFAN.

T.D. :  - Présentez-nous la revue Propos Scientifiques dont la devise est : « Battre la campagne pour chasser les mythes ».

H.A. - Fondée sur l’idée que la liberté d’expression se conquiert, la revue Propos Scientifiques est un organe qui, dès sa création en décembre 1985, s’est assigné comme mission de donner forme à cette notion de liberté d’expression. Et, pour nous les fondateurs, APEDO-AMAH Ayayi Togoata et moi-même, la notion de liberté d’expression implique que chaque individu a son mot à dire sur le réel, et que ce mot compte. Par conséquent, il importe d’éviter d’introniser des points de vue de telle ou telle autre personne et de penser que ces points de vue soient les seuls valables. A partir de cette considération, la ligne conductrice de Propos Scientifiques, c’est de « battre la campagne pour chasser les mythes ». Nous estimons en effet que la société est minée par des préjugés religieux, philosophiques, politiques. Aussi bien n’y a-t-il pas de domaine tabou . C’est ce qui explique la diversité des sujets abordés à travers nos articles. Et « battre la campagne pour chasser les mythes » ne signifie pas que nous prétendions détenir une quelconque vérité. Non justement ! La vérité, c’est une élaboration à partir des prises de positions des uns et des autres d’une manière contradictoire. C’est dire que nous avons fait le choix délibéré d’entretenir la vertu de contradiction sans laquelle il n’y a pas de liberté d’expression, ni de développement pour la société.

T.D. :  - Comment jugez-vous le rôle de la presse privée dans le Renouveau Démocratique ?

H.A– Point n’est besoin de rappeler le rôle irremplaçable déterminant de la presse privée dans la prise de conscience du peuple. La conquête des libertés démocratique n’a été rendue possible que grâce au travail de fond abattu par la presse privée à un moment où la presse d’Etat était muselée, et où rares étaient ceux qui pouvaient oser balbutier ouvertement des critiques à l’égard de la dictature. Aujourd’hui, la diversité des titres et des styles témoigne de la vitalité de cette presse privée qui doit rester un phare et un contrepoids salutaire au cas où viendrait à s’installer un pouvoir fasciste qui ferait main-basse sur la presse d’Etat.

T.D. :  -  Vous êtes professeur de lettres et communicologue. Comment concevez-vous le nouveau rôle des médias d’Etat audio-visuels dans une société démocratique ?

H.A.  -  Je conçois que les médias d’Etat, dans une société démocratique, doivent être crédibles en exorcisant au maximum les réflexes de censure et en se mettant à la disposition du plus grand nombre possible de citoyens. Les médias privés ont souvent des intérêts particuliers à défendre. Ce qui les conduit à faire usage à haute dose de l’arme de la censure, et à présenter les faits d’un point de vue partisan, suivant l’orientation idéologique fixée par les propriétaires.

Or, si le gouvernement doit pouvoir y avoir accès à tout moment, il ne demeure pas moins que les médias d’Etat ne sont  la propriété de personne, sinon celle de l’ensemble des citoyens. Les médias d’Etat doivent donc être un haut lieu de mise en œuvre de la liberté d’expression, et le vecteur privilégié de la culture du peuple dans toute sa diversité. En outre, d’un point de vue strictement scientifique, la crédibilité d’un média tient autant à la manière dont l’information y est traitée qu’à l’assurance qu’il se donne d’entretenir en son propre sain un minimum de débats contradictoires. Et c’est d’abord au média d’Etat qu’il revient de le démontrer.

T.D. :  -  Comment expliquez-vous l’attrait des intellectuels et des jeunes écrivains innovateurs, pour ce que vous appelez l’ « Action Propos Scientifiques » ?

H.A.  – C’est tout simple : au plus fort de la dictature, ces jeunes innovateurs éprouvaient un fort grand besoin de s’exprimer. Et c’est tout naturellement qu’ils se sont engagés dans l’ « Action  Propos scientifiques » soit en écrivant des articles dans Propos Scientifiquesseule tribune où ils ont pu traduire ouvertement leurs angoisses, soit en participant à nos conférences. Ainsi les Kangni Alemdjrodo, Lanvasso Bodelin, Kossi Efoui, Komlan Gbanou, Kadjangabalo Sékou, sont des membres très actifs de l’Action Propos Scientifiques.

T.D. :  -  Il semble que Propos Scientifique a rencontré plus de résistances du côté de vos collègues universitaires que de la censure étatique. Certains enseignants auraient même voulu faire arrêter l’équipe de Propos Scientifiques ?

H.A.  -  Il faut rendre un témoignage : certains de nos collègues, saisissant l’esprit des enjeux, sont entrés bien vite dans l’Action Propos Scientifiques : c’est le cas des collègues Adamah Ekué Adamah, Ali Diabacté Tadjoudine, Kuakuvi Kwamvi Mawulé, et de notre ami de l’Université Nationale du Bénin, Guy Ossito Midiohouan Mais l’adversité pour Propos Scientifiques est venue, il faut bien le dire, du côté des collègues universitaires qui, jaloux de l’audace  et du succès de notre entreprise qui témoigne contre leur incompétence, se sont constitués en cabale, désespérés qu’ils étaient de constater que nous n’allions pas au-devant de l’échec comme ils l’avaient souhaité. Alors, on organise des coups bas à travers des réseaux obscurantistes . Et c’est la branche active de ces réseaux qui, depuis le déclenchement du processus démocratique, fait un travail d’infiltration au sein des partis, à la Conférence Nationale Souveraine, dans les travaux des Etats Généraux, pour faire la chasse à l’Action Propos Scientifiques afin de préserver leurs acquis frauduleux. Car ils savent qu’il n’y a que l’Action Propos Scientifiques pour les démasquer.

T.D. :  -  Comment voyez-vous l’Université Togolaise dans le Renouveau Démocratique ?

H.A.  -  L’Université togolaise doit être un centre non d’étouffement des énergies créatrices, mais d’épanouissement du citoyen, de promotion  de la liberté  de recherche et de réflexion. Sous la  dictature, l’Université est raccrochée au parti unique par l’intermédiaire du Recteur, membre du Comité Central. Le parti unique a donc tenu sous bonne garde l’Université du Bénin et y a favorisé l’émergence des hommes qui ont accepté d’entrer dans les directives idéologiques du gouvernement. De ce fait, il s’est développé deux réseaux scientifiques parallèles : le réseau aligné et le réseau non aligné. Le Renouveau démocratique doit mettre fin à l’antagonisme des deux réseaux politico-scientifiques en abrogeant les statuts décrétés pour l’Université du Bénin par le parti unique, et en adoptant de nouveaux statuts conformes aux aspirations démocratiques de notre société. Le Renouveau démocratique doit restituer à l’Université sa vraie nature qui est de n’être la propriété d’aucun réseau, mais d’être une institution laïque, à la disposition de tous. Généralement, lorsqu’on évoque la notion de laïcité, on se situe au seul plan religieux :ainsi, on apprécie volontiers que la laïcité de l’Etat exige qu’on n’impose à aucun citoyen de devenir catholique, protestant, musulman ou animiste. Ceci est évident pour tout le monde. Or, il n’y a là qu’une application particulière de la notion de laïcité. D’une manière générale, la laïcité, c’est essentiellement et fondamentalement, la garantie, pour l’individu, d’avoir sa réflexion propre, la garantie pour l’individu de se définir et de choisir : d’être lui-même comme il veut ; d’intégrer le créneau ou le réseau de pensée qui lui paraît le plus indiqué pour son épanouissement. Or, il s’est édifié, à l’Université, des créneaux d’alignement mental et d’embrigadement du savoir qui, dans la pure logique fasciste, s’acharnent à imposer l’idée que la science doit impérativement intégrer ces créneaux- là pour se faire valoir. L’Université togolaise doit donc aujourd’hui s’ orienter dans une logique de laïcité, et pour cela arrêter d’être une officine de fascisation de la science, pour devenir un univers de pluralisme scientifique, seul gage d’édification du progrès. Et dans l’immédiat, il est indispensable d’organiser les Etats Généraux de l’Université. Moralité : tant que les pharisiens resteront assis sur la chaire de Moïse, la science sera persécutée.

T.D. :  - De quoi souffre le plus le corps des enseignants-chercheurs de l’Université du Bénin : de l’absence d’outils de travail ou de vrais intellectuels ?

H.A. :  -  Les enseignants-chercheurs de l’Université du Bénin n’ont besoin que d’un seul outil : être de vrais intellectuels.

T.D. :  -  Dans un numéro de Propos Scientifiques, vous avez écrit un article : « Nous sommes tous des fondés de pouvoir ». Qu’est-ce à dire ?

H.A. :  -  « Nous sommes tous des fondés de pouvoir », c’est l’idée que ce qui freine l’action positive de l’individu-citoyen, c’est le manque d’assurance, c’est le complexe qu’il s’inflige souvent devant l’autorité.

C’est l’idée que l’individu ne doit pas attendre une quelconque investiture avant d’agir. Car, ce n’est pas l’investiture ou l’habilitation à exercer un pouvoir qui confère la compétence.

« Nous sommes tous des fondés de pouvoir », c’est l’idée que l’individu ne doit jamais accepter d’être victime de la dictature des réseaux, et qu’il doit refuser d’idolâtrer ou de vénérer les institutions ou les individus quels qu’ils soient.

« Nous sommes tous des fondés de pouvoir », c’est la devise du combattant de la liberté et du progrès.

T.D. :  -  Comment conciliez-vous l’enseignement universitaire et votre action politique ? Propos Scientifiques n’était-il pas dès le départ un instrument politique ?

H.A. :  -  Je me définis fondamentalement comme un homme de science. La science doit investir tous les domaines sans exception, et, suivant les nécessités de l’histoire, certains domaines sont prioritaires, et c’est une attitude de l’homme de science de savoir les déterminer, pour ne pas f aire de la science creuse.

Aujourd’hui, compte tenu de nos réalités, le domaine d’intervention urgente de la science, c’est le domaine politique. Enseignant, je me dois, par déontologie, d’aiguiser l’esprit critique . Et l’instrument que j’ai su trouver c’est justement Propos ScientifiquesMon action politique aujourd’hui s’inscrit comme le prolongement naturel et complémentaire de l’Action Propos Scientifiques

         T.D. :  -  Quelle est votre réaction, aujourd’hui, lorsque vous voyez certains professeurs de l’Université, il n’y a pas si longtemps encore, plus que complaisants avec la dictature et obstinément réfractaires à toute innovation scientifique, pédagogique et politique, jouer les grands opposants, voire les radicaux au sein des nouveaux partis politiques ?

H.A. :  -  La mascarade de ces gens-là me fait sourire. C’est la preuve majeure qu’ils se moquent du peuple et considèrent la politique comme l’art de jouer au sous-marin. Personnellement, j’estime qu’un citoyen ne peut pas se proclamer subitement démocrate à l’échelle de la politique nationale, tout simplement parce qu’il s’exécute en récitation de litanies invoquant les dieux de la démocratie, alors même que depuis toujours dans son propre milieu d’activités quotidiennes il n’a développé que des réflexes esclavagistes ! Il faut poser sérieusement la question : pour qui ces gens–là travaillent-ils ? Est-il suffisamment sage d’admettre que si un individu a changé de langage, c’est qu’il a changé de philosophie ? Méfions-nous, le fascisme est en marche !

T.D. :  -  Quel jugement portez-vous sur la nouvelle classe politique togolaise et particulièrement l’opposition ? Pouvez-vous établir un classement au sein de l’opposition à la dictature ?

H.A. :  -  La nouvelle classe politique a du mal à s’affranchir de la hantise du RPT et à affirmer son identité et son originalité. Le hantise du RPT brouille les données politiques du Togo. Elle installe le pays dans une anomalie politique et institutionnelle, car c’est cette hantise qui est à la base d’une certaine utilisation abusive et ambiguë qui est faite aujourd’hui de la notion d’opposition et qui, mettant en difficulté le plein épanouissement de la démocratie multipartite, ontribue dangereusement à étouffer l’esprit de la Transition. En effet, dans son principe, la Transition est normalement une période où tous les partis  politiques   sont  en  concurrence,  et  doivent,  le  moment  venu,  se  retrouver  en compétition pour la conquête du pouvoir, de manière que se dégagent des vainqueurs en face de qui les perdants  s’organisent en opposition. Or, la présence politique du RPT conduit ipso facto ceux qui rejettent la dictature et la parti unique à se retrouver dans l’obligation de s’organiser de manière systématique en opposition au RPT, dans la mesure où il est difficile de faire admettre que le RPT porte seulement  le nom sans épouser fondamentalement les méthodes tyranniques et arbitraires du parti unique que le peuple a condamné. Du coup, le RPT gracieusement donne une accréditation indue à des opportunistes de tous bords qui croient se faire de l’étoffe pour peu qu’ils se proclament opposants et qu’ils ne s’appellent pas RPT, alors qu’ils sont d’éternels profiteurs ou des fascistes maquillés en démocrates.

T.D. :  -  La Conférence Nationale Souveraine, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’elle a représenté pour vous ? Son bilan ?

H.A. -  Dans la forme, la Conférence Nationale Souveraine a, selon moi, parfois débouché sur ce que j’appellerais un vide effervescent ; sous l’éclat des grandes proclamations rituellement surchauffées, l’analyse politique scientifique y était en souffrance et largement biaisée. Mais, en principe, la Conférence Nationale Souveraine a été un événement rédempteur de classe exceptionnelle, dont le rôle est de mettre fin au régime d’exception sous lequel le Togo a vécu pendant un quart de siècle et qui a été initié par l’intervention de l’armée dans la vie politique  du pays. En fait, l’intervention de l’armée aurait pu être de courte durée si les protagonistes s’en étaient tenus à ce qu’ils affichaient comme étant un devoir : rétablir l’ordre et se retirer. Mais surclassant bien vite leur mission présumée, ils s’engagent méthodiquement dans la voie de la confiscation du pouvoir. Et c’est ainsi que vingt- cinq ans après leur intervention ils sont toujours au pouvoir.

Or, tout ce qui a été fait pour conférer au régime d’exception une légalité (création  d’un mouvement  politique unique (1969),) transformation du RPT en parti unique parti-Etat, constitutionnalisation du régime (1979-1980) ne pouvait être q’une formule inappropriée de conquête de légitimité.

Il fallait donc, un jour ou l’autre, trouver pour le pays les ressources d’un nouveau départ. Dans ce sens, la Conférence Nationale Souveraine s’admet comme une baguette magique qui, après un quart de siècle, a fait en 1991 ce qui aurait dû se faire en 1967, redonner au pays une base politique et institutionnelle crédible.

Et c’est le souci d’un nouveau départ compris comme condition refondatrice de la République qui doit aujourd’hui obsessionnellement imprégner la ligne de conduite des différents acteurs politiques du Togo.

T.D. :  -  A votre avis, de quoi souffre la Transition togolaise ?

H.A.  -  A mon  avis la Transition togolaise fait les frais du manque d’honnêteté scientifique et morale qu’affichent les différents acteurs de la classe politique. Manque d’honnêteté scientifique : les acteurs politiques s’obstinent à ne pas observer le réel tel qu’il est. Au lieu de faire ce qu’ils peuvent, ils cherchent  à faire ce qu’ils ne peuvent pas. Manque d’honnêteté morale : alors même qu’ils parlent de transparence, les acteurs politiques s’acharnent à faire de la politique en ruse, jouant aux plus malins les uns que les autres, cherchant à contourner ou à détourner, chacun à ses propres fins, les objectifs de la Transition.

T.D. :  -  Que faire pour se débarrasser d’Eyadéma et de sa clique d’anti-démocrates ?

H.A.  -  Eyadéma et son équipe sont des citoyens qui ont eu à tenir un rôle dans l’histoire du Togo et qui, leur rôle prenant fin, doivent être soutenus dans leur départ nécessaire et salutaire pour le peuple togolais.

                                                               Propos recueillis par Bako  BAKAYOKO

 

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