Anticipation Logique Elaboration Action

DEFENSE ET ILLUSTRATION DU FRAGMENT COMME VECTEUR DE CONNAISSANCE ET SOURCE D’ARCHIVES

 

 

Introduction

La présente réflexion a pour but de souligner un des paradoxes de la recherche sur les traditions orales en tradition écrite. S’inspirant de la chute de la fable de La Fontaine, celle-ci s’installe dans sa raison du plus fort quoiqu’elle se donne l’illusion de chercher à cerner celle conçue déjà comme étant du plus faible, donc la pire. Le paradoxe n’est pas pourquoi chercher à comprendre une mauvaise raison si ce n’est pour continuer à renforcer le plus fort par le rappel constant au plus faible de la non validité de la sienne. Le paradoxe est que ceux qui s’estiment effectivement plus faibles se débattent à prouver que l’agneau peut devenir loup à condition d’en emprunter le pelage.

Ainsi, l’idée selon laquelle sans écriture il n’y ait point de connaissance semble avoir installé les approches qui se veulent scientifiques sur l’Afrique dans une démarche volontairement superficielle, c’est-à-dire à l’encontre de la prise en compte des liens systémiques entre les entités étudiées et les dynamiques internes de la connaissance. Ces dynamiques reposent sur une démarche de l’oralité et intègrent, en conséquence, ses procédés et systèmes d’approche scientifique aussi bien que ses propres formats d’archive.

J’ai donc l’intention de montrer comment, énoncé signifiant, pertinent et bref, le fragment fait partie de ces procédés, systèmes d’approche et formats d’archive. Sa structure, dans le champ de ma réflexion (les cultures de langues gbè et èɖè), en fait le seul type d’énoncés disponibles, que ce soit dans les références de la littéralité que sur le terrain plus complexe de la connaissance du monde et des personnes.

Après avoir précisé les contours de cette approche – le fragment – il me plait de m’appuyer essentiellement sur la langue qui apparaît de manière évidente comme l’outil incontournable de la transmission en traditions orales, pour y rechercher les vecteurs de connaissance et les sources d’archive qui permettent de l’attester. Or, une définition préalable de l’archive, au sens classique, en indique une similitude entre les deux types de traditions – écrite et orale – à l’exception exclusive des supports. Voilà pourquoi, c’est au cœur de l’archive qu’il m’a paru utile de souligner le paradoxe initialement souligné.

Ma démarche, non-universitaire et volontairement polémique, est fondée par ma pratique dans les deux traditions, en tant qu’auteur en tradition écrite et formateur dans les dramaturgies africaines et plus précisément dans le salamɛ. Ceci explique qu’elle ne se situe dans aucune discipline universitaire précise mais repose sur des témoignages archaïques que je revendique après avoir posé comme postulat qu’il n’y a pas la pensée, mais des pensées et que chaque type de tradition a sa raison propre qui n’exclut pas des possibilités de comparaison.

Du fragment

 

 

Pierre Bassoli me disait : « parce qu’ils sont rigoureux, concis, exploratoires, sincères et spontanés, les fragments sont destinés à devenir le genre majeur de la littérature contemporaine. » Plus tard, je l’ai pris aux mots, présentant sous forme de fragments, son examen sur un sujet délibérément vague : « qu’est-ce que la modernité ? ». Pêle-mêle, je proposai mes notes de lecture d’un ouvrage de Georges Balandier sur la tradition, d’autres notes sur L’art du roman de Milan Kundera, une analyse de l’émission télévisée françaiseApostrophe, le commentaire d’une phrase de Roustand sur l’équilibre de la terreur, une application de l’écriture automatique (seul clin d’œil à son cours de littérature française contemporaine), un commentaire sur le matérialisme historique… Il a gobé et, sans qu’il s’en doute, a déclenché en moi un intérêt pour cette forme d’expression. Cet intérêt m’a poussé aux observations suivantes.

Premièrement, dans la pensée occidentale, les fragments, longtemps déconsidérés comme genre autonome, se sont imposés dans la seconde moitié du XXème siècle en tant que modes d’expressions privilégiés chez des auteurs comme Cioran, Maurice Blanchot, Henri Michaux, René Char ou Roland Barthes. Ils exercent « une fonction d’observation des phénomènes sociaux, de commentaire des faits littéraires et d’analyse de la condition humaine »[1].

Auparavant, on distinguait les fragments archéologiques, proches de l’étymologie « frangere » (briser) et composés de textes anciens dont la totalité n’est pas retrouvée par les fouilles, d’une part, et les notes ou les œuvres inachevées, telles que Pensées de Pascal, d’autre part. Héraclite, Nietzsche, Baudelaire, Rimbaud et Paul Valery, entre autres, se sont illustrés dans ce type d’expression conforme à la réalité complexe et fragmentée du monde. Le poète allemand Novalis[2], auteur des célèbres Fragments, affirmait déjà au XVIIIème siècle : « c’est sous la forme du fragment que l’incomplet apparaît encore le plus supportable. » Les aphorismes, le journal intime, les écrits épistolaires, les réflexions critiques sur des pratiques sociétales constituent l’essentiel de ce genre largement exploité par les philosophes et les moralistes.

Deuxièmement, on retrouve une forme générale de cette manière de penser et de s’exprimer chez la plupart des intellectuels contemporains qui ont souci de communiquer régulièrement avec leur peuple, quelle que soit leur origine. En Afrique par exemple, la quasi-totalité de la production intellectuelle d’un Huenumadji Afan[3], bien qu’il ne le revendique pas, est constituée fragmentairement d’analyses scientifiques, qu’il s’agisse des questions religieuses ou philosophiques, de la politique, de la littérature ou de la pensée critique. Ces fragments sont publiés sous la forme d’articles dans Propos Scientifiques, de chroniques dans La Lettre des Diasporas, sur Internet ou sur d’autres supports. Toutefois, on y retrouve des constantes qui permettent de dégager un pattern autour de la responsabilité et de la liberté de l’individu dans la prise en charge de sa propre modernité.

C’est que ce mode de communication est très moderne et Internet ne s’y est pas trompé en se l’appropriant par le biais des réseaux sociaux. Il s’agit de proposer, sous l’élaboration spontanée et rigoureuse de ce que René Char appelle « débuts de vérité », la quintessence d’une pensée active sans prétention de clore le débat sur la totalité des aspects où cette vérité peut déboucher par ailleurs. Huenumadji Afan finit d’ailleurs la plupart de ses fragments par l’expression « à suivre !... », ce qui ne signifie nullement l’inachèvement du raisonnement particulier ni que le fragment suivant reprend le sujet du fragment précédent, mais juste que l’ensemble appartient, par un lien distributionnel, à un même projet en action, je dirais une même archive en construction directe.

Troisièmement, ces deux tendances réunies m’amènent à envisager le fragment, non d’un point de vue littéraire, mais plus généralement du point de vue de la transmission, notion la plus proche de ma pensée précise : le kpɔnlɔn[4].

En effet, le fragment, que ce soit chez Héraclite, Nietzsche, ou encore Rimbaud et Huenumadji Afan, ne se limite pas à s’enfermer dans la brièveté de forme pour émouvoir ou épater ou faire rêver. Il vise d’abord la pensée et, du fait, se manifeste par un discours connaissant sur la connaissance. C’est la dialectique interne de ce discours qui lui impose cette forme plus ou moins brève.

Il me semble d’ailleurs qu’Héraclite avait perçu le sens de cette dialectique dans sa célèbre formule du tout en un[5]. Au demeurant, de cet auteur, on retiendra essentiellement sa conception de l’épistèmê à travers le couple logos et polemos, notions fort lointainement littéraires.

Quant à Nietzsche, bien que si souvent l’on ne s’en doute pas, c’est le souci de communiquer qui détermine le penchant métaphorique de ses publications. Si Le gai Savoirest directement structuré en aphorismes, Ainsi parlait Zarathoustra suggère, par son sous-titre, que ce souci est délibéré : « un livre pour tous et pour personne ». Il y a plus. Les conditions d’élaboration de ce dernier ouvrage – chaque partie publiée séparément dès qu’elle est écrite (en dix jours) alors qu’elle participe d’un projet initialement conçu pour toutes – indiquent la propension de son auteur à une communication d’urgence. Mieux, la structure interne du discours prend volontiers la forme d’une succession de figures parémiques à peine dissimulées par le style volontairement narratif de la représentation. Tout ceci pour dire qu’ici aussi, l’intention communicationnelle va de paire avec l’inspiration critique, laquelle impose non seulement la forme fragmentaire, mais aussi quel type de fragment. L’intention apparait ainsi comme un critère pertinent de qualification, tout comme l’objet du discours : la réflexion critique.

On retrouve cette tendance chez Rimbaud qui, avant de « fixer » ses « vertiges » dans lesIlluminations, a écrit la lettre du voyant, manifeste précoce où il invite le poète à aller à l’inconnu car il est « chargé de l’humanité, des animaux mêmes ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ; - du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! (...) Cette harangue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps, dans l’âme universelle : il donnerait plus que la formule de sa pensée, que l’annotation de sa marche au progrès ! Enormité devenant norme absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès ! »

Enfin, Huenumadji Afan qui, comme je le disais, n’a jamais revendiqué le fragment comme démarche personnelle, a initié, au début de celle-ci, la revue Propos Scientifiques. Ici encore, on retrouve en soubassements l’intention et le discours, deux éléments du champ sémantique de propos, avec, comme pour éviter toute ambigüité, l’épithète scientifique(épistèmê) et la marque du pluriel, expression d’hétérogénéité, donc du caractère non intégratif, voire non distributionnel (au sens où il n’y a pas de hiérarchie de censure) du discours. La revue apparaît ainsi comme un ana, c’est-à-dire un recueil ou une juxtaposition de fragments.

J’en arrive donc au fait que la forme brève privilégiée par l’appréhension littéraire du fragment n’en est qu’un aspect contingent. D’ailleurs, la brièveté n’est en définitive qu’un jugement de valeur et ne peut péniblement prétendre à un statut sémantique que par comparaison contextuelle. Or, le champ paradigmatique du fragment ne saurait se limiter aux aphorismes et autres parémies. Il intègre, pareillement et sans hiérarchie, certains twits, les essais de Maurice Blanchot, Ecce Homo de Nietzsche, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, Caïphe, le Sanhédrin et les autres de Huenumadji Afan.

Les caractéristiques communes aux éléments de ce champ paradigmatique, ainsi que je viens de l’observer, résident concomitamment dans :

- l’intention : communication, urgence,

- l’inspiration : philosophie, réflexion critique,

- la démarche : concision, juxtaposition de figures, « fixation des vertiges ».

On remarquera que le critère de l’intention est impossible à vérifier pour les fragments archéologiques et les œuvres inachevées. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire, ces textes de tout genre ayant déjà accédé, historiquement,  comme de fait, à un statut de fragments.

Ce long préalable visait à déboucher sur ce que, quels que soient les critères de qualification retenus, le fragment est la composante principale de la transmission dans les sociétés de langues gbè et èɖè et que, donc, on ne peut y prétendre à aucune connaissance sans d’abord intégrer les procès de fragmentation et défragmentation.

L’observation de ces procès, la description de leurs modes de fonctionnement, l’étude de leur parturition mais aussi de leur efficacité dans la transmission, participent de l’autoréférentialité et constituent de ce fait une parade contre la mondialisation du même mode de domination ou colonialité.

Ce travail revient simultanément aux philosophes, aux historiens, aux linguistes et autres sémanticiens.

 

[1] Jean-Michel Maulpoix, XXe Siècle, Après 1950, Tome 2, Coll. Itinéraires littéraires, Paris, Hatier, 1991, pp. 358 à 360.

[2] Voir Maulpoix, idem.

[3] A l’exception, à ma connaissance, de L’évangile Chaka, Paris, l’Harmattan, 2006, 271 pages.

[4] A suivre.

[5] Fragment 50 (d'après la traduction de Simone Weil, La source grecque, Paris, Gallimard, 1953 : « Ceux qui ont entendu non moi mais le logos, sont d'accord que la sagesse, c'est : un est tout. »)

 

Fragments de Camille Amouro

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